Biennale de Venise

Un monde sans espoir

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 25 juillet 2007 - 791 mots

Pensée par l’Américain Robert Storr, l’Exposition internationale aborde les malheurs de la planète, dans un accrochage remarquable dans sa conception mais lourd par son contenu.

 VENISE - Autant le noter d’emblée, le visiteur ne ressort pas l’esprit serein de l’Exposition internationale concoctée par Robert Storr, dans le cadre de la 52e Biennale de Venise. Sur deux sites, l’Arsenal et le pavillon international, situé dans les Giardini, l’ancien conservateur au MoMA [Museum of Modern Art] à New York orchestre une mise en scène claire mais pesante d’une grande part des malheurs et des travers du monde.
Le commissaire avait pourtant annoncé, avec sa thématique « Penser avec les sens, sentir avec l’esprit », sa volonté de réconcilier les « séparations factices » entre le sensible et l’intellect, en « donn[ant] du plaisir là où il y a quelque chose de caché pour réfléchir ». Or ces notions de sens et de plaisir apparaissent pour le moins inaccessibles tant, très méthodiquement et sans vraiment d’échappatoire, s’égrène dans les salles un pessimisme que seules viennent contredire quelques interpellations relevées çà et là. Ainsi à l’Arsenal avec les Diarios de Guillermo Kuitca, journaux intimes rageusement griffonnés sur des tondi colorés. Tandis qu’au pavillon international émergent une série de toiles abstraites somptueuses et complexes de Gerhard Richter (Cage (1-6), 2006), le rideau de perles dorées de Felix Gonzalez-Torres (Untitled (Golden), 1995) ou les deux wall drawings de Sol LeWitt dont le face-à-face fait subtilement passer de l’ombre à la lumière (Wall Drawing #1167 (A : Light to Dark, B : Dark to Light), 2005). Sans omettre le film d’animation de Tabaimo, Dollfullhouse (2007), qui crée une ambiance très psychologique lorsqu’une main s’aventure dans une maison de poupées pour en faire et défaire un agencement en proie à une inondation ou à
des intrusions d’organes.
Le reste de l’exposition, soit sa très grande majorité, n’est pas de la même teneur, qui confine presque à l’épreuve lorsque s’achève la longue traversée d’un Arsenal où règne le tragique. Sont abordés la guerre (Beyrouth dévastée vue par Gabriele Basilico, ou le remarquable et glacial film de Paolo Canevari, Bouncing Skull (2007), qui montre un gamin jouant au football avec un crâne humain devant un édifice endommagé) ; les problèmes territoriaux et migratoires (Tijuanatanjierchandelier (2006), belle installation de Jason Rhoades où mots en néons et objets traditionnels évoquent les mouvements de population au Mexique et au Maroc) ; l’enfermement et la surveillance (les photos de camps par Rosemary Laing (Welcome to Australia, 2004) ou de guérites au Brésil par Elaine Tedesco (Guaritas, 2005-2007)). Font également l’objet d’une mise en scène les disparitions politiques (la forte et délicate installation vidéo du Colombien Oscar Muñoz, Proyecto para un memorial (2003-2005), dans laquelle les portraits tracés à l’eau sur du béton disparaissent au soleil) ; les tensions économiques et politiques (l’anticapitalisme au Chili vu par Melik Ohanian [Sept. 11, 1973. Santiago Chile, 2007, 2007]). Ou encore la faillite des utopies (Valie Export, The Pain of Utopia), la mort…
L’accrochage, irréprochable, gomme les impressions de cacophonie propres aux précédentes éditions. Mais, si la qualité des œuvres est rarement à remettre en cause, leur réunion l’est beaucoup plus.
Les moments de répit, tels ceux offerts par Jason Rhoades ou Francis Alÿs – qui, dans sa vidéo Politics of Rehearsal (2005), aborde avec grâce et subtilité les problèmes économiques complexes, d’aide au développement des pays pauvres notamment –, sont trop rares. Et pourtant, nombreux sont, de par le monde, les artistes talentueux à traiter un sujet sombre sous une forme plus légère.

Dénonciation en règle
Premier commissaire américain invité par la Biennale de Venise, il est indéniable que la nationalité de Robert Storr, en ces temps troublés par l’enlisement de son pays dans le bourbier irakien, a joué un rôle considérable dans sa perception du monde et du regard qu’y portent les artistes. En témoigne l’œuvre sensible d’Emily Prince, laquelle a portraituré, en dessinant leurs fiches d’immatriculation, soldats et victimes des conflits irakien et afghan (American Servicemen & Women Who Have Died in Iraq & Afghanistan…, 2004-2007).
Le visiteur sait toutefois que le monde dans lequel il vit ne tourne pas rond, que le futur apparaît obscur, que les foyers de conflits et les drames humains sont multiples…
S’il est nécessaire voire salutaire, le seul constat suffit-il à faire avancer la prise de conscience ? Pas sûr quand il s’apparente, comme c’est malheureusement le cas ici, à une dénonciation accablante qui ne laisse que peu de place à la discussion afin d’envisager des solutions. Et incline à penser qu’il n’y a pratiquement plus de raisons d’espérer. On ose pourtant encore croire le contraire.

PENSER AVEC LES SENS, SENTIR AVEC L’ESPRIT. L’ART AU PRÉSENT, 52e Exposition Internationale d’Art de Venise

Jusqu’au 21 novembre, Arsenal et Giardini della Biennale, Venise, tél. 39 041 5 218 828, www.labiennale.org, tlj 10h-18h, Giardini fermés le lundi, Arsenal fermé le mardi.

PENSER AVEC LES SENS… - Commissaire : Robert Storr - Nombre d’artistes : 100

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°263 du 6 juillet 2007, avec le titre suivant : Un monde sans espoir

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