Eighties

À travers le prisme du collectif

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2008

Avec un premier volet consacré à l’espace et au travail de groupe, le Magasin à Grenoble propose un mode de lecture des années 1980.

GRENOBLE - Curieuse et presque racoleuse, tant elle capte l’attention, une structure du duo Bazile Bustamante s’élève partiellement du sol. Questionnement tout à la fois sur l’architecture, l’espace public, la peinture et la publicité, l’œuvre Sans titre (Acrylux) (1986), installée en position centrale dans l’exposition que le Magasin, à Grenoble, consacre aux années 1980, assure une transition remarquable entre les deux sections de l’accrochage.
C’est une opération en deux volets que propose le centre d’art, avec une seconde proposition dévolue à l’image et à la représentation qui sera visible l’été prochain, alors que la première s’intéresse aux problèmes de l’espace et des cultures de groupe. L’un de ses mérites est de ne pas avoir dégainé l’artillerie lourde à laquelle on pourrait s’attendre à la simple évocation d’une période qui restera à jamais, dans l’inconscient collectif, celle des années fric, toc et paillettes, corollaires à un libéralisme triomphant. Son parti pris tient dans un rassemblement de matériaux ouvrant des pistes de recherche et des voies de lecture, privilégiant par là même une approche typologique à un schéma chronologique.
La double thématique envisagée ici est plutôt opportune si l’on considère qu’aborder les questions d’espace, même intime, revient à approcher la relation à l’autre et le « vivre ensemble », le collectif donc. C’est ce que fait Ludger Gerdes [décédé le
23 octobre] dans un grand triptyque de 1982 qui questionne le rôle de la place urbaine et la façon dont s’y insère l’humain. Et, quand une installation de Thomas Schütte (Studio in den Bergen, 1984) ou des clichés de Thomas Struth et de James Welling, traitant de l’architecture et de la monumentalité urbaine, abordent l’espace public, Laurie Simmons et Thomas Ruff (ave sa série Interieur, 1980) revisitent la domesticité.
L’exposition s’accompagne d’un riche catalogue regroupant une dizaine de textes critiques de l’époque liés à ces thèmes. Outre la réédition du fameux « La relation art/architecture » de Dan Graham, sont à mentionner un essai de Gerdes « Sur la trialectique de l’espace, l’art et le domaine public » et une étude de Sally Webster, « Fashion Moda : un point de vue sur le Bronx ». Ce dernier texte est consacré au rôle fondamental de ce centre d’art new-yorkais et au développement d’une culture vernaculaire – graffiti, hip-hop, punk… –, qui allait se propager d’une périphérie urbaine dégradée vers le centre de New York grâce à la rencontre des populations locales avec des artistes venus du « down-town », à l’instar de John Ahearn et ses portraits en relief d’habitants du quartier (Johnny ; Butch and Earl…, 1979).
Cette « esthétisation des cultures communautaires », selon les termes d’Yves Aupetitallot, commissaire de la manifestation, adopte des formulations plastiques très variées passant par le graffiti (Keith Haring, Kenny Scharf), le poster (Stefan Eins), la vidéo et la télévision (plusieurs programmes de Mica-TV, Deep Dish TV, All Color New sont à voir), ou l’activisme performatif (avec le remarquable travail du LAPD – Los Angeles Poverty Department, impliqué dans les quartiers pauvres de la mégalopole californienne).
Toutes ces collaborations actives s’opèrent à l’aune de problématiques identitaires qui ne se pensent plus en solo mais à travers le prisme du collectif, et s’affrontent au problème de l’artiste en son milieu. À ce jeu-là, les stratégies sont diverses : IFP et Philippe Thomas, avec son agence Les ready-mades appartiennent à tout le monde, théorisent une nouvelle approche de la relation à l’œuvre, au collectionneur et à la valeur marchande ; d’autres s’intéressent à l’image de l’artiste lui-même, ainsi David Robbins et Allan McCollum, avec une série de dix-huit portraits photographiques d’artistes émergents –  tels Robert Longo, Jenny Holzer, Jeff Koons ou Steven Parrino –, tirages ultra-léchés façon Studio Harcourt (Talents, 1986). Ou encore Tom Warren qui, en quarante clichés, recense les membres d’un groupe alternatif new-yorkais (Portrait Studio (ABC No Rio), 1981).
Certes, des problématiques importantes manquent à l’appel, notamment celles liées au genre, à la culture gay ou à la lutte contre le sida. Mais on sait gré au Magasin de les avoir déjà abordées, en d’autres temps et sous divers formats

ESPÈCES D’ESPACE. LES ANNÉES 80

jusqu’au 4 janvier 2009, le Magasin, Site Bouchayer-Viallet, 155, cours Berriat, 38000 Grenoble, tél. 04 76 21 95 84, www.magasin-cnac.org, tlj sf lundi 14h-19h. Catalogue, 240 p., 39 euros, ISBN 978-2-906732-84-1.

ESPÈCES D’ESPACE

- Commissaire : Yves Aupetitallot, directeur du Magasin
- Nombre d’artistes : 45
- Nombre d’œuvres : 81

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°291 du 14 novembre 2008, avec le titre suivant : À travers le prisme du collectif

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