PAROLES D’ARTISTE

Tom Burr

« Je pourrais tomber comme cette pièce »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 9 avril 2008

Tom Burr (né en 1963 à New Haven, Connecticut) revient à Paris, à la galerie Almine Rech, avec une exposition dépouillée et retenue. L’artiste présente un enchaînement de quatre sculptures, dont trois composées de planches articulées évoquant les positions d’un corps. Un accrochage tout en tension, où affleurent contrainte et douleur.

Il est perceptible que vous avez utilisé l’espace pour penser vos œuvres. Une pièce noire composée de balustrades s’enroule autour d’un pilier (Black Spiral (SEE ME), 2008) ; une autre faite de planches s’inscrit précisément entre deux autres (Bent, Bandaged, Beat Up Again and Bewildered (HEAL ME), 2008). En quoi cela vous importe-t-il de faire interagir les œuvres avec l’espace qui les accueille ?
Mon travail provient en grande partie d’idées liées à l’art pensé pour un site spécifique. Ici j’ai souhaité avoir une sculpture un peu dépendante de certains éléments particuliers de la galerie, et exagérer ces derniers. La figure noire que vous mentionniez sent cet espace en s’enroulant légèrement autour du pilier. La seconde est la plus exagérée, en étant écrasée par l’architecture de la salle. J’ai voulu aussi accentuer un peu cette idée de la dépendance de l’art envers son contenant. Même si ces œuvres ont été construites ailleurs, elles peuvent plus tard se disperser et prendre des directions différentes. Mais il y a toujours ce premier moment où elles sont connectées à des traits architecturaux particuliers.

Il se dégage de la visite une forte impression d’univers très contraint. Est-ce ce que vous souhaitiez ?
Je crois que oui. J’ai sans doute voulu parler un peu de certaines idées sociales, sculpturales, ou relatives à la psychologie. Cela tient à la sensation d’être enfermé, contraint, contrôlé. À ce qu’il y ait des limites très spécifiques de comportement. Mais il ne s’agit pas non plus d’une opposition à toute notion de liberté ou d’expressivité. Le plus évident ici est cette camisole de force (Blue Construction (FEEL ME), 2008), qui est une sorte de métaphore du corps. Le corps d’une position sociale a été contrôlé et contenu, retenu et décrit. Et puis la spirale noire est comme une pièce qui tourne sur elle-même en battant un peu en retraite.

Liez-vous ces postures à la douleur physique et mentale ?
Absolument, mais je n’en ai pas nécessairement besoin d’une manière littérale. Blue Construction évoque un climat de torture. Cette idée est donc là, mais je m’intéresse beaucoup à un parallèle entre conditions esthétiques et médicales, en termes de vie et d’attention portée aux objets. En tant qu’artiste, j’ai été très intrigué par l’idée que je pourrais tomber comme cette pièce, et qu’un groupe de gens pourrait venir et me maintenir dans cette position. Pour moi, cela a trait à un maintien médical du corps, à sa condition. Et à l’étude de deux corps différents : l’un comme sculpture et l’autre comme sujet, lequel, à certains moments, contrôle les conditions afin de prolonger ces vies et de les maintenir à perpétuité. Mais j’espère aussi qu’il y a dans certaines pièces de l’ironie, une forme d’humour qui fasse contrepoids au dramatique. La figure avec la chaîne et le bandage (Bent, Bandaged…) évoque en premier lieu une douleur physique, mais elle est également ironique car il s’agit d’une simple pièce de contreplaqué. Cela ouvre donc d’autres pistes.

La plupart du temps, vous utilisez dans vos sculptures des objets dont vous annihilez la fonction. Pour quelles raisons ?
Un bon exemple tient dans l’usage de la platine et du disque vinyle placés au centre des balustrades noires. J’aime cette idée que, parfois, face à un objet qui doit produire du son, celui-ci soit absent. Cela devient juste un simple débris, un débris du XXe siècle. Beaucoup de gens, et peut-être vous-même également, aimez toujours cette platine qui n’est pas vraiment de notre temps. La musique a quelque chose à voir avec la circulation, et cet objet continue à garder un contact avec les débuts. Et puis dénier la fonction de l’objet le rend étrange, dénaturalisé ; vous le regardez en lui donnant une autre signification, ou peut-être en pointant vers une autre direction.

La platine disque est débranchée, mais y a-t-il une bande-son implicite ?
Oui, je crois. J’aime cette notion de bande-son, de musique en arrière-plan, implicite et nullement décrite. Il y a toujours, en outre, une séduction implicite, des choses excessives implicites, qui s’ouvrent en même temps. Cela vous fait regarder le disque, penser à ces notions. La musique est un exercice intéressant, mais pas là, au même moment, ou bien l’exposition serait très différente évidemment. J’aime cette idée qu’il y ait une histoire derrière, ou une bande-son, un script qui accompagne les objets.

TOM BURR, BLACK AND BLUE

Jusqu’au 19 avril, galerie Almine Rech, 19, rue de Saintonge, 75003 Paris, tél. 01 45 83 71 90, www.galeriealminerech.com, tlj sauf dimanche-lundi 11h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°279 du 11 avril 2008, avec le titre suivant : Tom Burr

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