Vendredi 17 septembre 2021

Londres

Think glocal !

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 27 mars 2012 - 713 mots

Entre global et local, la Tate Modern célèbre Alighiero Boetti et sa perception d’un monde mouvant qu’il essaye d’ordonner.

LONDRES - Penser « glocal », cette contraction établie entre global et local apparaît comme une considération centrale exprimée par l’œuvre d’Alighiero Boetti (1940-1994), avec toutefois une notable anticipation puisque apparaissant dès la fin des années 1960 ! C’est ce que donne à voir la passionnante rétrospective que lui consacre à Londres la Tate Modern.

Si d’emblée est évacuée la principale réserve à émettre à propos de cet accrochage, trop dense dans certaines salles, l’ensemble traduit une magistrale cohérence permettant de mettre en perspective la complexité du parcours de l’artiste italien, au-delà des clichés sans cesse ressassés que sont les tapis afghans, les carrés magiques ou les dessins d’avions. Résumer sa démarche n’est pas chose aisée : faire son lit de l’observation du temps et de son passage, tout en se fondant sur une alliance des contradictions telles ordre et désordre, singularité et multiplicité, familier et non familier…

Turinois d’origine, l’homme embrasse dès la seconde moitié des années 1960 les préoccupations de l’Arte povera, avec pour spécificité de se focaliser sur l’urbain et notamment les matériaux de construction envisagés d’après la classification et la description, dont témoigne à merveille la première salle du parcours. Très vite, il bat en retraite et se désolidarise du mouvement, mais garde de ces années une appétence pour l’ordonnancement, l’organisation, le classement. Cette conscience très tôt articulée, mêlant intime et universel, est singulière en ce qu’elle trouve souvent à se manifester à travers des formes tenant du jeu. Des exercices d’écriture (un double Alphabet [1970] exécuté à deux mains) ou de tracés sur des feuilles quadrillées (Contest of Harmony and Invention, 1970) en attestent, de même que plusieurs œuvres évoquant des jeux de dames, sur les carrés desquels des motifs similaires entrent en correspondance, comme sur un jeu de dominos (Checkerboard, 1967 ; Untitled, 1969). Ici, la confrontation opérée avec l’ordre et le désordre exprimés dans les combinaisons de lettres tissées sur ses célèbres carrés magiques, les fameux Order and Disorder (1985-1986) à l’apparente formulation aléatoire, est très bien vue.

Surtout, les jeux conceptuels élaborés par Boetti, y compris ceux relevant de l’art postal, nombreux, contribuent à façonner une géographie, à rendre visible une certaine organisation du monde par le biais d’une forme de cartographie s’intéressant aux marges de la représentation. C’est finalement à des préoccupations similaires que répond l’artiste lorsqu’il exécute ses célèbres dessins au stylo, sur certains desquels n’apparaissent qu’ici et là des virgules en réserve, comme autant d’îles en suspension dans un monde aux contours incertains ; ou comment installer des mondes dans le monde (Putting the World into the World, 1973-1975 ; The Six Senses, 1974…).

Le brodeur de frontières
Fondamentale pour l’artiste chez qui « tracer est une autre manière de voir comme l’aveugle, en suivant les bords », la problématique des contours s’exprime aussi dans des œuvres à caractère plus politique, dont une broderie très brute qui pourrait paraître abstraite, dessinant les territoires occupés palestiniens (Occupied territories, 1969). De la même époque, un planisphère légèrement retouché (Political Planisphere, 1969-1970) se lit comme un prélude aux séries de cartes du monde brodées, où chaque pays est coloré par son drapeau national, délivrant là un cours accéléré de géopolitique où s’enregistrent les bouleversements du globe tels l’indépendance des états africains ou la chute de l’URSS. Grand voyageur, Boetti fut fasciné par l’Afghanistan au point d’y ouvrir un hôtel, le One Hotel, qui devint un point de rendez-vous pour de nombreux artistes. Mais en plus de trouver dans ce pays une temporalité spécifique, il fut particulièrement intéressé par le mode de tissage des ateliers locaux, au point qu’il y fit fabriquer – puis au Pakistan après l’invasion soviétique en 1979 – ses célèbres Maps en donnant seulement quelques indications de base aux ouvrières, et donc en les laissant libres dans la réalisation ; ce qui ne manqua pas de provoquer quelques surprises comme sur l’une d’elle les océans devenus roses. Imaginer global et produire local : Think glocal !

ALIGHIERO BOETTI : GAME PLAN

Commissaire : Mark Godfrey
Nombre d’œuvres : env. 120

Jusqu’au 27 mai, Tate Modern, Bankside, Londres, tél. 44 20 7887 8888, www.tate.org.uk, tlj 10h-18h, vendredi-samedi 10h-22h. Catalogue éd. Tate Publishing, 292 p., ISBN 978-1-84976-008-9

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°366 du 30 mars 2012, avec le titre suivant : Think glocal !

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