Mardi 11 décembre 2018

Trip

Territoires mouvants

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 26 février 2013 - 710 mots

La Maison rouge explore le rapport foisonnant et tortueux entre l’usage des psychotropes et la création artistique moderne et contemporaine.

PARIS - La démonstration est aussi fleuve que les torrents de fantasmes suscités par la question des états modifiés de la conscience qui, de longue date, agite les artistes tentés de savoir quels effets l’usage de psychotropes, drogues et autres substances hallucinogènes peut avoir sur leur pratique ; sans jamais être évidemment capables, dans l’éventualité d’une telle expérience, de décrire précisément le moment même qui ne permet évidemment pas une analyse lucide à l’instant T. À la Maison rouge, à Paris, près de 90 artistes et 250 œuvres sont réunis autour de cette problématique. « Sous influences » permet ainsi d’aller bien au-delà des dessins mescaliniens d’Henri Michaux qui, quoique formidables, sont un peu devenus un gimmick propre à cette question. L’accrochage donnant là à voir, en outre, une multiplication de ses expériences avec également des écritures ou des dessins post-mescaliniens ou « haschichins ».

La figure centrale de Michaux est intéressante, car elle s’inscrit précisément au carrefour de deux moments essentiels quant à une réflexion de cette nature entre, d’une part, les écritures automatiques surréalistes et des tentatives comme celle d’Hans Bellmer d’illustrer en 1949 Les Paradis artificiels de Baudelaire (le surréalisme lui-même est clairement associé à une drogue par beaucoup de ses protagonistes et observateurs, même si André Breton s’est montré ambigu sur le sujet) et, d’autre part, les visuels psychédéliques des années 1970. En atteste notamment là le Camembert Martial extra-doux (1970), formidable film de Martial Raysse conçu comme un véritable « trip » sous camembert hallucinogène ! Mais entre ces deux marqueurs et au-delà… le champ est immense.

Pas uniquement des œuvres sous l’emprise de la drogue
Antoine Perpère, commissaire de cette exposition mais surtout artiste et chef de service à l’Association Charonne qui accueille depuis trente-cinq ans des toxicomanes, conçoit ici une proposition intéressante. Sans chercher à reconstituer un historique exhaustif, cette démonstration ouvre temporellement un champ assez large, des années 1920 à nos jours, tandis qu’un Dessin sous haschich de Charcot (1853) et la copie d’un relief assyrien du VIIIe siècle av.J.-C. figurant un personnage tenant une fleur de pavot atteste de la longévité de ces réflexions. Surtout, elle ne se préoccupe pas seulement d’œuvres exécutées sous l’emprise de psychotropes, tels les dessins rageurs d’Arnulf Rainer réalisés sous l’effet du LSD, de la psilocybine, de l’alcool ou de l’hypnose, ou de ce quadriptyque à l’encre de Jean-Louis Brau « étudiant » La lente dégradation du mot H (1952). Car l’intérêt se porte aussi sur l’observation ou l’évocation du phénomène (modes d’usage, trafic, conséquences sociales…), avec notamment une section très forte ou des clichés de consommateurs de Larry Clark ou Alberto Garcia-Alix sont confrontés à des néons figurant une Ligne de destinée présente dans la main de consommateurs de drogues dures (2011) loin d’être rectiligne, conçue par David Brognon.

S’ajoute à l’ensemble un troisième champ d’interrogation à travers des travaux à la nature ambiguë, dont certains tentent de provoquer quelques effets chez le spectateur, tel ce corridor de Carsten Höller (Swinging corridor, 2005-2013) construit avec des parois en polystyrène suspendues et mouvantes ou cette chambre de Yayoi Kusama aux parois en miroir emplie de pois et de formes évoquant des champignons (Infinity Mirrored Room – Dot Obsession, 1998). D’autres entretiennent le doute sur l’usage de drogue, comme Mathieu Briand rendant hommage à Albert Hoffman, père du LSD, avec de l’ergot de seigle enfermé dans un bocal (1939, 2009) avant de révéler des LSD Paintings (2006) qui ne disent pas si la substance entre dans leur composition ou a guidé l’artiste.

L’écueil principal de l’ensemble tient dans ce que le mélange de ces visées complémentaires, tout au long du parcours, alimente parfois une indéniable confusion, même s’il est vrai que l’on arpente un territoire « sous influences », qui in fine pose la question de la frontière malaisée à établir avec le réel.

Sous influence

Commissaire : Antoine Perpère
Nombre d’artistes : 90
Nombre d’œuvres : 250

SOUS INFLUENCES. ARTS PLASTIQUES ET PRODUITS PSYCHOTROPES,

jusqu’au 19 mai, La Maison rouge, 10, bd de la Bastille, 75012 Paris, tél. 01 40 01 08 81, www.lamaisonrouge.org, tlj sauf lundi-mardi 11h-19h, jeudi 11h-21h. Cat. coéd. La Maison rouge/Fage éditions, 216 p., 38 €

Légende photo

Arnulf Rainer, Pfifff!!!, 1970-1975, technique mixte sur photographie noir et blanc. © Photo Arnulf Rainer.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°386 du 1 mars 2013, avec le titre suivant : Territoires mouvants

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