Dimanche 8 décembre 2019

Paroles d'artiste

Tadashi Kawamata : « J’ai imaginé ces gens sous l’eau regardant le ciel »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2012 - 739 mots

.À la galerie Kamel Mennour, à Paris, Tadashi Kawamata a envahi la cour et les espaces intérieurs avec un plafond suspendu fait de pièces de récupération assemblées, laissant entrevoir la lumière. Il y installe une précarité à la fois saisissante et poétique.

Frédéric Bonnet : Under the Water (2011) est en lien avec la récente catastrophe du tsunami au Japon. Pourquoi êtes-vous revenu là-dessus ?
Tadashi Kawamata : Le 11 mars, le jour du tremblement de terre, j’étais à Tokyo. Je travaillais à un projet intitulé « Tokyo in progress » qui comprenait trois structures à construire le long de la rivière. Après le tremblement de terre j’ai pensé que nous ne pouvions pas continuer, j’étais trop choqué par la catastrophe et me sentais totalement vidé, incapable de réfléchir. Je crois que cela a été également le cas de la plupart des Japonais pendant quelques mois. J’ai donc ressenti ce vide très profond, puis je me suis demandé comment je pouvais matérialiser cette sensation de ces événements, sans avoir une réaction trop directe. Passer beaucoup de temps à Paris a été bénéfique en me permettant d’y penser de manière plus intense. Cela fait maintenant plus de six mois et lentement les gens commencent à oublier, car on en a énormément parlé. Je suis sûr que l’an prochain presque plus personne ne l’évoquera. C’est la chose la plus dangereuse ; les gens doivent continuer à y penser et à le garder en mémoire.

F. B. : Vous avez choisi de ne pas évoquer directement le tsunami mais l’un de ses « effets collatéraux »…
T. K. : Un jour dans le métro, à Paris, j’ai lu dans un journal que suite au tsunami toutes les ordures qui flottent dans le Pacifique se trouvent  désormais près de Hawaii, puis se déplaceront vers Los Angeles ou San Francisco avant de retourner à leur lieu d’origine. J’ai trouvé cela très intéressant : si les gens ont désormais tendance à oublier cette catastrophe, les détritus continuent de flotter autour du monde. J’ai été très choqué par la photo de cette énorme étendue d’ordures, que vous pouvez visionner sur  Google Earth. Les déchets d’Under the water ont été trouvés à Paris, dans des décharges, des dépôts de meubles cassés et aussi grâce à l’aide d’Emmaüs et de l’ École nationale supérieure des beaux-arts qui nous ont beaucoup aidés.

F. B. : Le plafond devient ici très bas et rend l’espace assez claustrophobe. Pourquoi avez-vous décidé d’installer le visiteur sous cette masse de détritus et non pas face à elle ou au-dessus ?
T. K. : J’ai voulu créer un effet de pression dès l’arrivée des visiteurs, lorsque les gens y marcheraient en dessous, sans donner l’impression visuelle d’un énorme amas de déchets. On peut être impressionné par quelque chose qui n’est pas massif mais qui offre une nouvelle perspective. Et finalement la pression est plus importante ici que face à un gigantesque tas d’ordures. En outre, plusieurs milliers de personnes n’ont jamais été retrouvés après la catastrophe, il y a donc des morts dans la mer. J’ai imaginé ces gens sous l’eau regardant le ciel après le tsunami. Ils auraient vu cette mer de détritus. Cette installation est aussi inspirée de cela.

F. B. : Vous utilisez essentiellement du bois dans votre travail. Pourquoi est-il devenu votre matériau de prédilection ?
T. K. : J’utilise le bois depuis le début car je ne viens pas de la sculpture et ne suis donc pas familier de la pierre ou du métal. Je viens de la peinture, où le bois est toujours utilisé pour le châssis ; c’est donc très familier pour moi. Je fais toujours de grandes installations qui nécessitent l’aide de gens, et je suis très curieux  de savoir qui ils seront : des étudiants, des volontaires, d’autres artistes… Ce ne sont jamais des professionnels de la pierre ou d’autres corps de métier. Il doit donc être facile pour tous d’avoir accès au processus de construction. Je crois que le bois est un matériau très ouvert, pour tout le monde. C’est pour moi un outil de communication.

F. B. : Vous considérez donc que votre travail ne peut exister sans une interaction avec des personnes impliquées dans sa construction ?
T. K. : Absolument, oui ! Je m’intéresse davantage à la relation aux autres qu’à penser à une forme ou à une structure. Le processus est très important pour moi, de même que la manière dont je peux communiquer avec les gens impliqués.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°360 du 6 janvier 2012, avec le titre suivant : Tadashi Kawamata : « J’ai imaginé ces gens sous l’eau regardant le ciel »

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