Franck Hammoutène

Sous les pavés

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 2 août 2007

L’ombre de Gaston Deferre ne cesse de flotter sur Marseille : le tout nouveau Centre des archives départementales, dû au talent de Corinne Vezzoni, porte le nom de l’ancien ministre et maire de la ville, tandis que l’extension de l’hôtel de ville, signée Franck Hammoutène, a été officiellement inaugurée le 6 février 2006, jour de la Saint-Gaston ! La longue descente qui mène depuis le quartier du Panier jusqu’au Vieux Port n’était en réalité, depuis 1943, année de lourdes destructions entraînées par la Seconde Guerre mondiale, qu’un immense no man’s land de deux hectares et demi ponctué par des parkings sauvages et des affouillements sans destination précise. Ce terrain vague était néanmoins marqué, sur ses bordures, par des souvenirs architecturaux du plus bel intérêt : la Maison Diamantée, d’inspiration renaissante ; le pavillon Puget, siège de la mairie, chef-d’œuvre du XVIIe siècle baroque, des immeubles d’habitation populaire dus à Fernand Pouillon ; et encore, les pavillons Bargemon et Daviel, l’Hôtel-Dieu (lequel, désaffecté, accueillera bientôt un hôtel cinq étoiles)…

Projet tellurique
À l’étroit dans ses différents locaux, manquant désespérément d’un hémicycle digne de ce nom, la municipalité de Marseille organise, en 1999, un concours portant sur l’extension de l’hôtel de ville avec, au programme, la création d’un hémicycle, de salles de commission, de bureaux et d’un espace muséal ouvert au public. Le tout à installer sur le no man’s land. Sont invités à concourir six « premiers couteaux » de la profession : Patrick Berger, Paul Chemetov, Franck Hammoutène, Dominique Perrault, Christian de Portzamparc et Corinne Vezzoni. C’est Hammoutène qui l’emporte avec un projet inattendu et d’une grande justesse.
Gardant la grande trouée, créée par les bombardements de 1943, il l’aménage en un espace public, promenade dont les rampes et les emmarchements sont ponctués de végétation tantôt grimpante, tantôt enserrée dans des pots géants. Et, profitant des affouillements et des excavations existants, il creuse plus encore et installe l’ensemble du programme sous la promenade. Un projet non pas « enterré », mais bien plutôt tellurique. Ce faisant et par un heureux hasard, il met au jour un quai du vieux port romain datant de 650 avant Jésus-Christ et deux épaves grecques plus antiques encore. Un lacis de souterrains relie l’extension aux différents hôtels voisins (Bargemon, Daviel, Puget) qui accueillent les services de la mairie.
Le vaste hémicycle, tendu de bois clair, accueille dorénavant les séances du conseil municipal dans un confort extrême relayé par le nec plus ultra de la technologie numérique. Le flanquant et relié à lui par une faille mystérieuse, l’espace muséal peut, dans les meilleures conditions muséographiques et sous dix mètres de hauteur de plafond, accueillir les expositions ouvertes au public. Espace semi-enterré accessible par deux grandes rampes situées aux extrémités du lieu et qui laisse le jour pénétrer à flots.
Et, tandis qu’il visite l’exposition, le public peut simultanément assister aux conciliabules, transactions, échanges de secrets, basculements d’alliance des élus, puisque l’espace muséal tient également lieu de foyer à l’hémicycle.
Dans cet ensemble étonnement clair, Hammoutène a su jouer avec brio des volumes et des textures et parfaitement lier salons privés et espaces publics.
En cette époque de façadisme (2) exacerbé, il livre une architecture absolument sans façade. Comme un tour de force.

(1) qui a reçu à ce titre et conjointement avec la Ville de Marseille l’Équerre d’argent 2006.
(2) Le « façadisme » consiste à évider totalement un immeuble, à n’en conserver que la façade et à édifier, à l’arrière, un bâtiment standard. Il suffit, pour en constater les méfaits et les aberrations, d’aller se promener entre la place de l’Opéra et le carrefour Richelieu-Drouot, à Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°251 du 19 janvier 2007, avec le titre suivant : Sous les pavés

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