Monographie

Sociopolitique des formes

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2010

À l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne, Michel François livre un accrochage fin et ambitieux, où prédominent des questions de réception.

VILLEURBANNE - Curieuses et humbles dans leur caractère informe, des poches de pantalon remplies de plâtre sont alignées dans une section hétéroclite intitulée « Atelier », située au terme de l’exposition que consacre l’Institut d’art contemporain, à Villeurbanne (Rhône), à Michel François. Moins anodines qu’il y paraît, ces petites sculptures – couplées à des photographies (Le Monde et les bras, 1994) – offrent une consistance et une visibilité non pas à un objet mais à un espace très familier, que l’on ne regarde pourtant jamais.

Ainsi en va-t-il du monde vu par ce sculpteur singulier, pour qui l’élaboration et la perception de l’objet sont indissociables d’une réflexion sur l’espace, et plus encore sur les moyens de s’en saisir ; une découverte qui passe ici par l’exploration incessante des failles et des interstices.

Un film presque abstrait, qui laisse deviner les mouvements d’un verre manipulé par un jongleur, n’est ainsi visible qu’à travers un trou percé dans le mur (Apparition d’un verre, 2006). Un mur qui devient l’objet et l’alibi même de la sculpture lorsqu’est procédé à un carottage (Mur à l’emporte-pièce, 1999-2010).

L’opération permet au regard de parcourir une perspective esquissée depuis l’entrée, renforçant ainsi une belle sensation de cohérence. La voie est tracée, l’éparpillement est contenu, comme dans cette cage de verre où « l’explosion » d’un bloc d’une matière très picturale est stoppée par les parois (Pavillon interface, 2002), ou encore avec ce filet d’eau provenant du plafond qui est absorbé par une éponge (Passage d’eau, 1998).

Devenue voie de passage, la sculpture s’affirme un peu plus comme un lieu balisé par des frontières physiques ou psychologiques, questionnées sans relâche à travers le franchissement qui est opéré par le regard, le corps, l’esprit.

Cage dorée à la feuille
Dans un Studio (2004) constituant une véritable mise en abyme des lieux, l’œil va d’un projecteur à son reflet, son ombre et sa représentation, alors que dans Studio 2 (2010), il se débat dans un jeu de positif/négatif entre ombre et lumière, à travers des ouvertures dans le mur et des films réfléchissants aux dimensions similaires.

La transgression des limites se fait politique lorsqu’un prospectus rappelle, photo à l’appui, que des Mexicains se confectionnent des sandales laissant des empreintes de vache pour tenter de brouiller les pistes lorsqu’ils tentent de passer aux États-Unis. Ou bien quand une cage dorée à la feuille, dont les barreaux ondulent (Golden Cage II, 2008), renferme le Financial Times sur lequel s’écoule une bougie (Last Edition (Financial Times), 2009). Frontière encore avec ce plan d’une cellule à l’échelle 1:1 tracé sur un tapis (TBS, Plan d’une cellule, 2009).

Avec une indéniable poésie et une sensibilité qui affleure, Michel François provoque des dérèglements qui, en remettant en cause la fiabilité des certitudes et la stabilité, même du plus solide (dans un Psycho Jardin (2006), un aigle impérial noir fond inexorablement), dénoncent le carcan des contraintes injustifiées et la nécessité d’une libération. Une quête confirmée par le titre on ne peut plus évocateur de la manifestation : « Plans d’évasion ».

Sans jamais hausser le ton, l’artiste invente une « sociopolitique » des formes où aucun élément ne peut rester neutre. Son impact est d’autant plus marqué que, profitant de la nature des lieux, presque chaque œuvre se voit associer un pendant formel. Celui-ci lui répond également dans son positionnement spatial, comme si l’exposition avait été construite autour d’un axe central, à la manière d’un test de Rorschach.

Les impressions de déjà-vu qui en découlent immanquablement interpellent et parfois troublent, tout en libérant les perceptions et en multipliant lectures et interprétations.

Face à la perte temporaire de repères, failles et interstices rappellent qu’au-delà de qu’ils découvrent, ils peuvent aider à s’évader. Même si, paradoxalement, l’espace d’un instant, les salles de l’IAC se resserrent tel un labyrinthe… où l’on prend plaisir à être enfermé.

MICHEL FRANÇOIS

Commissaire : Nathalie Ergino, directrice de l’IAC

Nombre d’œuvres : 68

MICHEL FRANÇOIS. PLANS D’ÉVASION, jusqu’au 9 mai, Institut d’art contemporain, 11, rue du Docteur-Dolard, 69100 Villeurbanne, tél. 04 78 03 47 00, www.i-ac.eu, tlj sauf lundi-mardi 13h-19h. Catalogue, éd. Roma Publications, Amsterdam, 360 p., ISBN 978-90-77459-41-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°322 du 2 avril 2010, avec le titre suivant : Sociopolitique des formes

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