Art contemporain

Simone Fattal, tout vient à point…

Par Anne-Cécile Sanchez · L'ŒIL

Le 21 février 2019 - 1852 mots

PARIS

Née à Damas, cette artiste libanaise et américaine en train de percer sur la scène internationale, va sur ses 77 ans.

Une sculpture monumentale devant l’entrée du nouveau Musée national du Qatar, bientôt inauguré à Doha ; un groupe de stèles, de figures et d’anges, bientôt présenté dans l’exposition « Luogo e Segni » à la Pointe de la Douane, à Venise, et, une semaine plus tard, une rétrospective qui démarre au MoMa PS1 de New York : c’est « le » moment Simone Fattal. À 77 ans, l’artiste, qui vit à Paris, se trouve placée sous les feux des projecteurs, après avoir longtemps œuvré en dessous des radars du monde de l’art. En France, on a pu voir ses peintures et ses céramiques dans le cadre des deux expositions que lui a consacrées, en 2015 et 2017, sa galerie parisienne, Balice Hertling, plus connue pour promouvoir des talents émergents. À l’été 2017, le musée limousin de Rochechouart lui a également ouvert les portes en grand pour sa première, et à ce jour unique, rétrospective hexagonale. « En 2016, j’avais été rapporteur du prix Aware [pour la diffusion de l’information sur les artistes femmes du XXe siècle, ndlr], explique Sébastien Faucon, directeur du Musée de Rochechouart. À cette occasion, j’avais dressé un premier inventaire de l’œuvre de Simone Fattal. J’ai eu envie de poursuivre cette exploration avec elle, en l’exposant à un moment où on commençait tout juste à voir apparaître son travail sur la scène internationale. J’étais d’ailleurs très étonné que celui-ci ait pu rester aussi longtemps dans l’ombre. » Cette rétrospective fut saluée par la presse artistique la plus pointue, du site Contemporary Art Daily au magazine Mousse.

À Doha, c’est Hans-Ulrich Obrist qui a fait le lien entre le National Museum, l’architecte Jean Nouvel et Simone Fattal, qu’il connaît depuis qu’il a commencé, voilà sept ans, à rendre régulièrement visite à sa compagne, l’artiste Etel Adnan. En 2017, le catalogue de l’exposition « Watercolours », édité par Heni Publishing, rassemblant une centaine d’aquarelles et de collages de Simone Fattal, était d’ailleurs précédé d’un long entretien avec le curateur et critique d’art suisse le plus influent de la planète. Un signe. Il y en a eu d’autres : dès 2013, une pièce de Simone Fattal était présentée au Palais de Tokyo, dans le cadre de l’exposition « Champs-Élysées », co-curatée par trois commissaires basés à New York. Et à l’automne 2015, plusieurs de ses figures en céramique, Ulysse, Gilgamesh et autres guerriers, faisaient partie, à Palerme, de l’exposition « Au milieu du milieu, Art contemporain en Méditerranée », curatée par Christine Macel, conservatrice en chef au Centre Pompidou.

Rares sont ceux qui, à l’époque, connaissent l’œuvre de cette artiste américano-libanaise née à Damas, plus rares encore ceux qui ont conscience de la variété de son travail. Ainsi, sa galerie zurichoise Karma International a-t-elle longtemps ignoré qu’en plus de sa pratique de peintre et de sculptrice, Simone Fattal réalisait des collages, sortes de poèmes visuels de grand format mélangeant des illustrations d’art tirées de ses archives, des images de sa propre production et des références au monde arabe. « Simone a toujours été dans l’expérimentation, souligne le galeriste Daniele Balice. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle est mal identifiée, car son œuvre est très polymorphe. »

Une vie de nomade

« Mon grand-père, qui était “drogman”, c’est-à-dire interprète, dans l’Empire ottoman, jouait le rôle de consul pour l’Empire austro-hongrois. Puis il a exercé en tant que banquier, comme beaucoup de chrétiens en Syrie. Mon père a été éduqué à Vienne pendant la Première Guerre mondiale. De retour à Damas, il a ouvert un commerce d’importations avec l’Europe, raconte Simone Fattal. Ma mère, elle, recevait les visiteurs étrangers de passage, elle tenait salon. » Dans Autoportrait, un film tourné en 1972 et monté seulement quarante ans plus tard, on la voit, cette mère élégante et volubile, en tailleur et collier de perles, que sa fille, pour plaisanter, appelle « la Castafiore ». La famille prend ses quartiers d’été à la montagne et, dès l’âge de 11 ans, la petite Simone est envoyée en pension au Liban. C’est là qu’elle retrouve les siens après un premier cycle d’étude à Londres, qu’elle « adore », puis à Paris, où elle s’inscrit en cours de philo à la Sorbonne.Cette existence cosmopolite est le prélude heureux d’un exode forcé : en 1980, Simone Fattal quitte Beyrouth, plongée dans une interminable guerre civile, pour la Californie. Elle s’y établit, avec Etel Adnan, dans la commune de Sausalito, haut lieu de la contre-culture américaine. Là, elle va monter une petite maison d’édition. L’art ? « Dans ma famille, on ne s’y intéressait pas. On achetait plus volontiers des tapis que des tableaux. » Pourtant, Simone Fattal a commencé à peindre. Très timidement pendant ses études à Paris, avec de la peinture à l’eau. Plus intensément quand elle revient au Liban et se met à l’aquarelle. Le mont Sanine lui tient lieu de motif dans une série de tableaux d’assez grand format où dominent le rose, le jaune et le crème et qui « tout de suite, affirme-t-elle, tendent vers l’abstraction ». Jusqu’à ce que le blanc envahisse toute la toile.

En lisière du monde de l’art

C’est, dit-elle, parce qu’elle estime être allée au bout de cette série, qu’arrivée aux États-Unis, elle range ses pinceaux. Sans doute, aussi, parce qu’elle ne se sent toujours pas vraiment légitime comme artiste. « Quand j’ai commencé à peindre, dans les années 1970, je n’imaginais pas exposer. J’avais un ami, le fils de Gaëtan Picon [directeur général des Arts et Lettres sous le ministère d’André Malraux], qui m’avait donné des contacts à New York, à un moment où j’y séjournais. Mais je croyais que c’était trop tôt, que j’étais indigne d’être présentée. En fait, aujourd’hui, les gens aiment beaucoup ce que je faisais à cette époque-là, alors peut-être que j’aurais pu exposer », s’amuse la septuagénaire. Pour preuve, sa galerie zurichoise a présenté, et vendu, plusieurs de ses tableaux de jeunesse. À l’époque, la jeune femme éprouve cependant un semblant de confiance à l’occasion d’une visite au MoMA, où elle découvre, en 1973, les sérigraphies d’Agnes Martin. Cette peinture abstraite et contemplative aux lignes monochromes fait office non seulement de révélation, mais de confirmation. Elle sent qu’elle va « dans la bonne direction ».

À Sausalito, pourtant, la peinture n’est pas à son programme. Simone veut absolument publier le fascicule de poésie d’Etel Adnan From A to Z, et traduire le roman, Sitt Marie Rose, que lui a inspiré l’assassinat d’une amie par une milice chrétienne au Liban. Écrit par l’une, publié par l’autre, ce texte est en quelque sorte leur tribut à la guerre, leur façon de la dénoncer. De la conjurer ? Il devient rapidement une référence auprès de la diaspora intellectuelle moyen-orientale : il sera même étudié dans les universités. L’éditrice en herbe peut alors se consacrer à la diffusion de la poésie, activité peu lucrative qui la met en contact avec tout ce que les environs de San Francisco comptent d’écrivains d’avant-garde gravitant autour du campus de Berkeley. « C’est aussi en partie grâce à des gens comme elle que les textes sur le soufisme ont trouvé un écho en Californie », assure Daniele Balice.

Bob Wilson rend parfois visite au couple, installé dans une petite maison. Etel peint et écrit à l’étage pendant que Simone travaille sur ses manuscrits au rez-de-chaussée. L’envie de créer est pourtant toujours là, et la pousse, en 1988, à reprendre le chemin de l’école. Plus exactement de l’Art Institute de San Francisco où elle suit le cours de sculpture et de céramique. À San Rafael, elle partage avec d’autres artistes un atelier de poterie et donne forme à ses premières pièces. Curieusement, au contact de la terre, c’est une mémoire très ancienne qui anime ses mains, faisant surgir des figures antiques, pétries de références à la culture mésopotamienne.

Une œuvre austère et universelle

« L’impression d’archaïsme qui s’impose à la vue de ces œuvres [est] bien [celui] de l’esprit qui préside à leur élaboration », note Ryoko Sekiguchi en préface au catalogue de l’exposition consacrée à l’artiste en 2011 par l’Espace Kettaneh Kunigk, à Beyrouth. Cet esprit, écrit l’auteure japonaise, tient à « quelque chose qui préserve l’universalité jusqu’à nous à travers les siècles, mais qui nous demeure dans le même temps inéluctablement étranger ». De là, en effet, le sentiment de distance, voire d’incompréhension que ces formes peuvent susciter, non parce qu’elles miment des gestes anciens, mais parce qu’elles en sont le fruit spirituel et anachronique. « Les mythologies m’habitent naturellement », reconnaît Simone Fattal, évoquant sa passion pour les sites archéologiques, mais aussi ces quelques mois passés dans les années 1970 à l’École du Louvre – avant sa rentrée en fac à la Sorbonne. « Je me souviens que l’on étudiait l’histoire sumérienne, et qu’on allait voir les pièces dans le musée. Ensuite, j’ai tout oublié. Sans doute ce savoir était-il dormant. » Il ne l’a, de fait, jamais quittée. « Éblouie » par un objet sparte vu chez un ami antiquaire, représentant un homme cheval, elle a ainsi modelé de nombreux centaures. Mais aussi plusieurs figures inspirées de la déesse au vase jaillissant, une statuaire datant de 1800 avant J.-C., qui fait partie des trésors du Musée d’Alep.Quand, quelques années plus tard, elle revient s’installer à Paris, elle y transforme son appartement de la rue Jacob en studio. Et c’est par Jean Frémon, de la Galerie Lelong & Co., qu’elle entendra parler de l’atelier d’Hans Spinner, à Grasse. Ce maître céramiste a travaillé avec Tàpies, mais aussi Chillida, dont Simone Fattal admire la sculpture. Elle se rendra chez lui à cinq reprises, enthousiasmée par les teintes de terre cuite qu’elle obtient dans son four à bois, la taille des sculptures qu’il l’aide à réaliser en les armant de fer, et aussi par la qualité de cette glèbe, « d’une malléabilité unique » qu’il n’est même pas besoin de pétrir.

Pour les jardins du Musée de Doha, c’est une sculpture abstraite de trois mètres de haut qui a été retenue, une porte réduite à l’essentiel : l’idée de passage. Une forme aussi archétypale que contemporaine. Au MoMA PS1 de New York, neuf salles accueilleront une centaine d’œuvres, sculptures, céramiques, peintures et collages retraçant quarante ans de création pour une rétrospective programmée durant cinq mois. On y verra également son film Autoportrait– l’œuvre, de même que deux sculptures font partie de la collection du Centre national des arts plastiques. Mais on ne devrait pas y voir ses tirages argentiques. Car Simone Fattal a toujours aimé photographier des paysages. Elle continue, d’ailleurs, à poster ses derniers clichés sur son compte Instagram. Hans-Ulrich Obrist ne manque jamais de les liker.

 

1942
Naissance à Damas (Syrie) et enfance au Liban
1969
Après des études de philosophie à Paris, retourne à Beyrouth, où elle rencontre Etel Adnan, sa compagne, et entame une carrière de peintre
1980
Fuit la guerre civile au Liban et s’installe en Californie
1982
Fonde la maison d’édition The Post-Apollo Press, spécialisée dans la poésie expérimentale
1988
Commence à travailler la céramique à l’Art Institute of California (San Francisco)
Depuis 2006
Sculpte dans l’atelier d’Hans Spinner en France, où elle vit désormais
2017
Exposition « L’homme qui fera pousser un arbre nouveau » au Musée de Rochechouart
2019
Rétrospective au MoMA PS1 à New York
« Simone Fattal »,
du 31 mars au 2 septembre 2019. MoMA PS1, 22-25 Jackson Avenue, Long Island City, New York, 11101. Ouvert du jeudi au lundi de 12 h à 18 h. Tarifs : 10 et 5 $. Commissaires : Ruba Katrib, Josephine Graf. www.moma.org

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°721 du 1 mars 2019, avec le titre suivant : Simone Fattal, tout vient à point…

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