Paroles d’artiste

Shahryar Nashat

« La maîtrise totale du corps me dérangeait »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 27 août 2007

L’artiste suisse d’origine iranienne Shahryar Nashat (né en 1975) expose deux installations vidéo à la galerie Praz-Delavallade, à Paris. The Regulating Line (2005) a été présenté dans le pavillon suisse de la Biennale de Venise 2005, tandis que Modern Body Comedy (2006), sa dernière production, montre deux personnages masculins se livrant à un étrange « ballet », entre fabrication d’une image et processus de séduction.

À quoi se réfère Accademia, le titre de l’exposition ?
Accademia se réfère à l’idée de l’académie, du portrait. Quand vous apprenez à dessiner, vous faites des académies, des traits, des figures… J’ai tenté d’appliquer ce mot au contenu de l’exposition, où je considère chaque élément comme une forme de portrait. Dans Modern Body Comedy, il s’agit du portrait de corps pris dans une performance physique, alors que The Regulating Line est le portrait d’un individu qui se confronte à l’histoire.

Pour The Regulating Line, un gymnaste évolue face aux portraits allégoriques de Marie de Médicis par Rubens, au Louvre. Comment cette idée vous est-elle venue ?
Je m’intéressais à toutes les formes de performance physique, et j’ai suivi les compétitions nationales de gymnastique. Mais l’idée de maîtrise totale du corps qui y régnait me dérangeait. J’ai vu la performance de cet acrobate, Frédéric Dessains – qui intervient dans le film –, alors qu’il faisait un exercice d’équilibre sur une seule main. Pour moi, ce geste créait un déséquilibre par rapport à l’idée fascisante de maîtrise du corps. Cela m’a donné envie de travailler avec cette figure précise. En visitant le Louvre, j’ai vu cette salle Rubens tandis que je réfléchissais à une œuvre destinée à la Biennale de Venise. Il m’est alors apparu évident que j’allais élaborer une sorte de confrontation.

À quel niveau avez-vous souhaité établir cette confrontation ?
J’ai voulu confronter ce jeune homme à la monumentalité de la salle et à la volonté de manipuler les impressions du spectateur qu’exerce la séduction des corps baroques. Sans oublier que ces tableaux étaient une commande politique, où la reine devait avoir l’air d’être une déesse.

C’était une forme de propagande…
Absolument, et ce qui m’intéresse en général, c’est de trouver ces moments dans le passé qui ont une résonance contemporaine. J’ai reconnu dans cette salle [Rubens] ce qui se passe aujourd’hui dans le rapport à l’image, et ce personnage propose une réponse physique et esthétique, mais déséquilibrée, à l’esthétisme qu’il perçoit.

Ainsi que son titre le laisse supposer, Modern Body Comedy se place davantage sur un terrain burlesque, avec une action et des gestes très décalés entre les deux protagonistes…
Ce qui compte selon moi dans le burlesque, c’est la dynamique du corps. Quand un personnage met une moustache à l’autre, il lui crée une image. Le film prend alors une tension dramatique, et on passe dans le registre de la séduction. C’est là que je fais intervenir le burlesque, qui va rééquilibrer ce déséquilibre.

Le spectateur peut ressentir dans vos films une tension, des rapports de force, des conflits latents. Pour quelles raisons ?
J’ai envie d’intervenir à partir de ce moment précis où l’équilibre est précaire, pour tenter de proposer une résolution de ces rapports de force, de cette tension qui peut exister entre un individu et une salle de musée, ou entre une architecture fasciste et moi en tant qu’artiste qui essaye de trouver une position (Hide and Seek, 2005). S’il n’y a pas de conflit, je n’ai pas envie d’entrer en jeu.

Vous placez-vous sur le terrain des enjeux de pouvoir du quotidien ?
Le pouvoir est un peu le matériau dans lequel je puise pour tous mes travaux. C’est au moment où le pouvoir intervient que le conflit arrive et que j’ai envie d’intervenir à mon tour.

Les rapports de pouvoir seraient donc un élément déclencheur de ce que vous allez mettre en forme ?
À partir du moment où le pouvoir opère, la violence entre en jeu, et une réflexion devient possible et nécessaire.

La violence en elle-même vous intéresse-t-elle ?
Oui, elle est inhérente à la société. Mais dans mes travaux, elle n’intervient jamais de manière directe. Ce qui m’intéresse n’est pas de la représenter, mais de révéler les enjeux qu’elle contient.

Vos films adoptent une esthétique assez froide et sèche, dans la manière d’aborder les personnages de front, avec une certaine lenteur dans les gestes…
Comme tous les travaux ont à voir avec la séduction que peut exercer une image sur un individu, j’essaye de me tenir à distance, parce qu’il est tentant d’être complice d’une image et de vouloir la rendre séduisante. La sécheresse que vous évoquez est mon garde-fou pour pouvoir traiter le sujet avec la distance critique nécessaire.

SHAHRYAR NASHAT, ACCADEMIA

Jusqu’au 27 mai, galerie Praz-Delavallade, 28, rue Louise-Weiss, 75013 Paris, tél. 01 45 86 20 00, www.praz-delavallade.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h. Organisée dans le cadre de « Rendez-vous dans les galeries », 22 galeries exposent desartistes francophones (jusqu’au 9 oct.), www.francofffonies.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°237 du 12 mai 2006, avec le titre suivant : Shahryar Nashat

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