Vendredi 14 décembre 2018

Paroles d’artiste

Serge Comte

« Donner 50 vies à cette luciole »

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 2 avril 2004 - 747 mots

Un coffre-fort contenant une luciole, des perles, des palettes imprimées... l’exposition de Serge Comte (né en 1966) à la galerie Almine Rech retrace avec des matériaux hétéroclites un cycle de reproduction, de la naissance à la sexualité. L’artiste a répondu à nos questions.

 Pouvez-vous nous éclairer sur le titre de votre exposition : « The 50 lives of Jive the firefly » (Les 50 vies de la luciole Jive) ?
C’est une phrase que j’aime pour son côté sonore, son rythme, ces sons qui se répercutent. Firefly (luciole) est un terme qui me plaît beaucoup… fire et fly : le feu qui vole. Il y avait un intérêt pour le feu, la pyrogravure, mais ce n’était pas vraiment précis. Il y avait surtout ces petites diodes électroniques qu’on trouve sur les chaînes hi-fi. C’est comme une petite barrette, et, en y glissant une pile plate, on peut faire fonctionner la diode pendant deux jours. L’idée est donc celle des 50 vies de cette luciole nommée « Jive », une larve de luciole qui émet, selon sa nature, de la lumière. J’ai eu l’idée de lui donner 50 vies. Donc 50 piles. Ces batteries m’intéressaient pour cette idée : elles sont des vies.

Pourquoi placer la luciole dans un coffre-fort ?
Cette histoire de coffre-fort me taquinait depuis longtemps. Et l’année dernière, j’en ai trouvé un parfait : un cube noir de 40 x 40 cm, avec juste un trou pour la serrure. Dans l’exposition, la porte est entrouverte. J’ai posé la petite luciole avec ces vies supplémentaires dans la boîte et, comme par magie, on a quelqu’un qui vit dans sa petite maison hyperprotégée, avec en même temps la possibilité de se faire voler des vies… C’est un jeu : vous avez 50 vies. C’est aussi une histoire d’immortalité. Quel choix cette larve va faire de ces 50 vies ? Va-t-elle vraiment devenir luciole ? libellule ? papillon ?

Pourquoi cette constellation de piles au sol ?
Cette pièce, dont le titre est Beaucoup, est une sorte de croissant, de rivière, de voie lactée… Ce sont des piles mortes, et en même temps, elles brillent comme des boules disco. Mais c’est aussi un cimetière, un charnier. Il y a ce rapport de vie et de mort qui est assez fort.

Et les cinq « perles » ?
Ce sont des objets au sol dont la taille est à peu près proportionnelle au coffre. La larve est dans un cube et, avant d’être dans un cube – notre enfance avec l’école… –, nous sommes dans des œufs, dans quelque chose d’organique, le ventre de notre mère, l’espace… Pour une fois, j’ai peut-être eu envie de parler franchement de reproduction.
Peut-être que mes Délicieuses pucelles [travaux antérieurs dans lesquels l’artiste opérait un morphing entre son image et celle de figures féminines trouvées sur des sites Internet érotiques] étaient déjà de l’ordre de la reproduction assistée par ordinateur. Cette idée de reproduction gère l’exposition. Les œufs d’abord, la larve ensuite puis le portrait géant de Wanted, tête en bas, qui est une nymphe. Ce n’est plus une larve, elle a dépassé l’âge d’être un animal en attente d’exister. Le texte que j’ai écrit pour l’exposition s’intitule d’ailleurs « De l’œuf à l’imago ». Il y a donc la nymphe, puis les mues qui finissent par l’imago.

Qu’est-ce qu’un « imago » ?
Le terme est peu connu, il désigne les insectes qui ont fini toutes leurs mues et deviennent alors sexués. J’ai donc reproduit sans le savoir sur les palettes des images d’« imago ». J’ai trouvé ces images dans un vieux carnet de mon grand frère. Il collait des images découpées dans des magazines qu’il aimait, quand il avait 12-13 ans. Il aimait plusieurs sports et pratiquait le hockey. C’est lui qui tapait la balle, le « palet ». Voilà concernant l’origine des images reproduites sur les palettes. Ce sont mes amis.

La notion de « Safe at home », que vous développiez auparavant avec cette idée d’isolement et d’un certain bien-être domestique, semble moins présente dans votre travail...
C’est une vraie façon de travailler, d’être… C’est la maison comme abri total avec l’irrésistible envie de se montrer aux prédateurs pour se faire manger les yeux. Mais j’y fais un clin d’œil avec la boîte. Comment dit-on « coffre-fort » en anglais ? Safe !

The 50 lives of Jive the firefly

Jusqu’au 17 avril, galerie Almine Rech, 127, rue du Chevaleret, 75013 Paris, tél. 01 45 83 71 90, mardi-samedi 11h-19h, www.galeriealminerech.fr, sergecomte.free.fr

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°190 du 2 avril 2004, avec le titre suivant : Serge Comte

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