Paroles d'artiste

Rita Ackermann : « Je compte sur la destruction et la construction »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 22 juin 2010

Virulente dans son expressivité, complexe dans sa construction, la peinture de Rita Ackermann (née à Budapest en 1968) s’expose au Confort moderne, à Poitiers, au terme d’une résidence de trois semaines qui a permis la création de quelques-unes des œuvres présentées.

Le titre de l’exposition, « Last exit to Poitiers », a-t-il un lien avec Last exit to Brooklyn (1964), le roman d’Hubert Selby Jr. ?
Le titre vient en effet de ce roman que je n’ai pas lu et pensais lire à Poitiers, où j’ai résidé pour préparer cette exposition. C’est un livre très populaire aux États-Unis, violent et controversé. J’ai tout d’abord choisi ce titre en raison de la résidence et de l’exposition que j’ai effectuées à la Chinati Foundation à Marfa, au Texas, l’an dernier. L’exposition s’intitulait « Marfa/Crash » et délivrait des sensations à la fois féminines et violentes. Je voulais recréer la densité d’un accident avec deux expositions, et rendre l’intensité de ces résidences où l’on vit dans un espace avec lequel parfois on ne fait plus qu’un avant de disparaître. 

Vous mêlez ici des travaux existants avec d’autres réalisés au cours de votre résidence. Comment avez-vous pensé ce projet ?

Yann Chevallier, le directeur du Confort moderne, et moi-même voulions conduire à une étape supérieure ma résidence à Marfa. Nous avons donc pensé à une exposition « in progress », qui ferait de la résidence la continuation d’un atelier où vous voyez le travail en progression. Évidemment, il est difficile de créer une telle exposition car vous ne savez pas si quelque chose sera réellement produit, et que trois semaines ne sont rien dans la vie d’un artiste. Nous avons donc choisi des peintures dans mon atelier, à New York, particulièrement deux tableaux portés par une inspiration où se mêlent l’énergie, la vitesse, la violence, l’action et l’expression du désert. Ces deux peintures ont accumulé de nombreuses couches, pensées et évolutions et ont constitué une matrice pour l’exposition, de même que des « drawing paintings » ont été un début d’esquisse. Je suis arrivée ici avec ce matériel et j’ai commencé à travailler. 

On distingue dans l’accrochage des peintures achevées montées sur châssis, et d’autres qui ne le sont pas. Est-ce une manière de montrer ce travail « in progress », ou cela révèle-t-il des hésitations ?

Les pièces qui ne sont pas montées sur châssis montrent un état fragilisé de l’œuvre. Elles sont pour moi à la fois abstraites et figuratives, ce qui est l’une des complexités de mon travail. Mais ne pas monter la toile signifie aussi que j’ai toujours une chance de revenir dessus, car je travaille de manière assez agressive. Celle-ci, dès lors qu’elle est montée, ne peut pas encaisser une telle agression. 

Votre peinture délivre souvent une sensation de forces opposées, entre construction et destruction…

En effet, ce sur quoi je compte techniquement c’est la destruction et la construction. J’utilise des matériaux destructifs et d’autres constructifs. Parmi les destructifs, les principaux sont la peinture au spray et la peinture industrielle, et parmi les constructifs, la brosse et la peinture avec les doigts. Souvent, le collage sous-jacent compose et divise structurellement l’espace. Il crée cet espace technique qui me guide vers l’étape suivante. Les peintures au spray et industrielles, plus accidentelles, « détruisent » ce que j’ai construit. Je peux donc perdre un certain contrôle de la peinture afin de la laisser me répondre. Je crois en l’harmonie entre ces deux opposés, la violence et la fragilité. Si vous n’avez pas peur de l’extrême violence ni de l’extrême fragilité, dans un sens intellectuel, cela crée un mouvement qui peut conduire l’œuvre très loin ; c’est ce qui m’intéresse pour l’essentiel.

Vous réutilisez régulièrement des motifs identiques. Est-ce une manière de les épuiser ?

C’est une manière de les rendre abstraits. Si vous utilisez un motif auquel vous n’êtes pas attaché émotionnellement, esthétiquement et intellectuellement, c’est comme s’il s’agissait d’un alphabet « inconscient », un langage que je vais créer pour moi mais auquel je n’ai pas vraiment besoin de penser ; un alphabet qui m’est propre mais ne signifie rien. J’aime cette contradiction, et le fait de ne pas être attachée à la communication.

RITA ACKERMAN. LAST EXIT TO POITIERS, jusqu’au 22 août, Le Confort moderne, 185, rue du Faubourg-du- Pont-Neuf, 86000 Poitiers, tél. 05 49 46 08 08, www. confort-moderne.fr, tlj sauf lundi-mardi 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°328 du 25 juin 2010, avec le titre suivant : Rita Ackermann : « Je compte sur la destruction et la construction »

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