Mercredi 13 novembre 2019

Monographie

Richard Prince par l’exemple

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 26 avril 2011 - 737 mots

En exhibant un bibliophile inattendu, la Bibliothèque nationale de France propose un retour aux sources de Richard Prince.

PARIS - Le manuscrit original de Big Sur (1960) de Jack Kerouac, dactylographié sur un long rouleau de papier ; la première ébauche du manuscrit de Las Vegas Parano, rédigé dans une chambre d’hôtel par Hunter Thompson ; une édition de l’Every Building on the Sunset Trip (1966) d’Ed Ruscha dédicacé à Timothy Leary ; le projet d’adaptation au cinéma de La Planète des singes rédigé par Pierre Boulle en 1965… Voilà quelques-uns des réjouissants documents que donne à voir, à Paris, la Bibliothèque nationale de France (BNF), dans le remarquable accrochage qu’elle consacre à Richard Prince.

L’homme qui est ici présenté à travers sa pratique de l’accumulation se révèle être un fétichiste inattendu, un bibliophile compulsif qui depuis une trentaine d’années part à la recherche d’éditions originales, manuscrits, objets rares, courriers et documents de ce qui a forgé les cultures alternatives américaines, aux sources desquelles fut puisée toute l’énergie de son œuvre. Répartis en seize vitrines thématiques, traitant du mythe de la route, de la drogue et des expériences psychédéliques, du sexe ou de la musique rock, de la Beat Culture ou de la science-fiction, ces pièces se mêlent à des éditions rares ou à quelques ouvrages appartenant à la BNF, sur les couvertures desquelles l’artiste est intervenu. Sur les murs s’égrène une sélection de ses fameux encadrements de photos et documents récupérés, en lien avec les thèmes énoncés, qui notamment pointent l’obsession du paraître et le rapport ambigu de l’individu à la célébrité. 

Image complexe
Si l’entreprise est un succès, c’est qu’en une collection de quelque 300 œuvres et documents est mis à nu le « système Prince ». Ce en décortiquant ce qui forge son inspiration en même temps que son mode de travail et ses gestes d’artiste, fondés sur la récupération, terme qui paraît plus approprié dans la définition de son œuvre que « l’appropriation » souvent utilisé. Ce mode de travail n’est d’ailleurs pas sans lui valoir quelques ennuis avec des photographes contrariés par le nouvel usage fait de leurs travaux. Mais si certaines revendications de personnes s’estimant spoliées de leurs droits d’auteur peuvent paraître légitimes, la relation entretenue par Prince avec l’image apparaît plus complexe que celle d’une simple copie. Habilement, l’artiste replace son travail dans une culture collective du cliché, dont répétitions et variations selon des schémas éprouvés ont forgé une forme d’identité, tout en assurant la circulation et la transmission permanente d’une imagerie qui, justement parce qu’elle est un cliché, peut être considérée comme relevant du domaine public à travers un imaginaire collectif.

Les œuvres et documents regroupés dans l’exposition illustrent bien le glissement opéré par Prince dans le sens et la compréhension des images, où la copie est rarement exacte et souvent s’accompagne d’une variation, donc d’un déplacement à la fois contextuel et sémantique. Cela est particulièrement lisible dans la maison en bardeaux de bois traditionnelle du Montana, reconstituée pour l’occasion – à cet égard la scénographie conçue par David Adjaye apparaît comme un modèle de simplicité et de compréhension –, à l’intérieur de laquelle sont exposées des œuvres de la série Untitled (Original). Dans un même cadre sont juxtaposés un roman de gare (du même ordre que ceux ayant inspirés les Nurse Paintings) et le dessin ou l’aquarelle prélude à son exécution. À force de jeux d’échelles, recadrages et différences de traitement, démonstration est faite que la répétition et le remploi d’une image peuvent aussi consister en une variation… sans se limiter au rôle de pâles copies.

Le « système Prince »

Précurseur dès 1977 de l’Appropriation Art, un courant artistique controversé, Richard Prince rephotographie, sans autorisation, des images existantes dont il change le contexte. Empruntant à Alfred Stieglitz, le photographe star rebaptisait en 1982 Spiritual America, un cliché de Gary Gross pour le groupe Playboy qui lui fit un procès. À la BNF, le nu subversif de l’actrice américaine Brooke Shields âgée de 10 ans est mis en regard de Lolita de Nabokov, tandis que la figure du cow-boy gay détournant les mythes américains des campagnes publicitaires Malboro est confrontée à la littérature Beat. Signe que l’appropriation d’images explose dans l’art, des artistes se sont emparés, sur le site de ventes aux enchères eBay, d’une icône de Prince adjugée 3,4 millions de dollars (2,4 millions d’euros) tandis qu’aux Rencontres d’Arles un manifeste sera publié cet été.

Gisèle Tavernier

RICHARD PRINCE

Commissariat : Robert Rubin, commissaire indépendant ; Marie Minssieux-Chamonard, conservatrice à la BNF

Nombre d’œuvres et documents : environ 300

Scénographie : David Adjaye, architecte, avec Julie Boidin


RICHARD PRINCE. AMERICAN PRAYER

Jusqu’au 26 juin, Bibliothèque nationale de France, site François-Mitterrand, quai François-Mauriac, 75013 Paris, tél. 01 53 79 59 59, www.bnf.fr, tlj sauf lundi 10h-19h, dimanche 13h-19h. Catalogue, éd. BNF, 240 p., 160 ill., 39 euros

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°346 du 29 avril 2011, avec le titre suivant : Richard Prince par l’exemple

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