Air du temps

Rêveries pop-magiques et pré-romantiques

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2006

À l’ARC, Karen Kilimnik laisse se jouer l’exposition comme une pièce de théâtre.

PARIS - Les trois premiers pas dans l’exposition de Karen Kilimnik à l’ARC, au Musée d’art moderne de la Ville de Paris, résonnent comme une formule magique inscrite dans les mémoires collectives et les illusions depuis la nuit des temps. Le visiteur est en effet aussitôt transporté dans l’antichambre d’une grande demeure victorienne où flotte un léger parfum désuet. Entre moulures en stuc et cheminées ardentes, trois pièces se succèdent dans cette maison en carton-pâte. Une bande-son hésite entre la culture pop et la muzak faussement enchanteresse d’un clavecin gémissant. Derrière les portes de cette installation-décor, l’artiste américaine Karen Kilimnik nous entraîne, en narratrice muette, dans un nouveau conte atemporel. Sur son passage, elle sème une série d’indices – les éléments d’une narration – qui se composent et recomposent tout au long de la visite. Cette rêverie à la fois pop et pré-romantique se déroule à travers une série de tableaux figuratifs et d’installations comme les Globbed Furniture, qui réunissent différentes pièces de mobilier et des éléments de décor : lourdes tentures et candélabres, miroirs oxydés, chaises cannées, bibelots, tapis persans, trophées de chasse et précieux vases de Chine…

L’art de la dispersion
Au mur se détache une étonnante galerie de portraits, parmi lesquels certains personnages sont les motifs récurrents. Les références se court-circuitent savamment dans cette exposition, comme si différentes séries télé, mais aussi les contes et légendes de l’enfance, et les pages people, déco, mode et culture d’un magazine avaient été tressés ensemble. Du réel à la fiction, les rôles sont redistribués : la très mondaine et insouciante Paris Hilton y joue Marie-Antoinette. Leonardo DiCaprio incarne le Prince Désirée et le célèbre et défunt danseur Rudolf Noureev est Snow Prince, le Prince des Neiges. Sur fond de scène rock ou de ballet du Bolchoï, de concours équestres et de paysages tourmentés empruntés à des peintres comme Gainsborough ou Constable, nous est proposée une circulation dans les méandres de l’imaginaire.
Nous traversons les corridors d’un vieux château grinçant avant d’échouer dans l’ambiance humide et nocturne d’un mystérieux jardin que l’on devine vénitien, près d’une fontaine dont l’eau s’écoule paisiblement entre les têtes de lion et le lierre…
Comme à chaque fois, tel un détective, le visiteur se perd dans les reflets du réel et le réinterprète en permanence à partir des traces semées par l’artiste sur son chemin. Récemment, lors de la dernière Biennale de Venise (2005), Karen Kilimnik avait transformé le Palazzetto Tito. À la galerie Jennifer Flay, à Paris, dans les années 1990, l’artiste entrouvrait déjà les portes du récit à travers des références à la série anglaise « Chapeau melon et bottes de cuir ». Mais aussi à l’aide d’une penderie pleine à craquer de vêtements baroques, de pesettes remplies de poudre blanche ou encore de bonbons à la violette. Le « scatter art », l’art de la dispersion, faisait alors son apparition… Un art qui ne semble pas prêt à inscrire le mot « FIN ». Cette exposition de l’ARC sera ainsi « rejouée » – comme on le dirait d’une pièce de théâtre – à la Serpentine Gallery, à Londres, dès février 2007.

Karen Kilimnik

Jusqu’au 7 janvier 2007, ARC/Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 50, tlj sauf lundi 10h-18h, mercredi jusqu’à 22h.

Kilimnik

- Commissaires : Laurence Bossé, Angeline Scherf, Anne Dressen et Julia Garimorth - Œuvres : 4 installations, environ 50 peintures

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°247 du 17 novembre 2006, avec le titre suivant : Rêveries pop-magiques et pré-romantiques

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