Rétrospective, Philippe Thomas : Une réapparition

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 11 mars 2014 - 675 mots

Avec intelligence, le Mamco à Genève parvient à faire revivre, sous une forme ample et fidèle à son esprit, l’œuvre de Philippe Thomas.

GENÈVE - « Il suffit de dire oui pour que ça change la face des choses », claironne une affichette façon publicité pour une banque figurant l’image d’une salle de conseil d’administration, accrochée sur un mur du Musée d’art moderne et contemporain (Mamco) de Genève. Cette institution à la ligne des plus rigoureuses aurait-elle versé dans une forme de libéralisme mercantile ou transactionnel ? En quelque sorte oui, en proposant une ambitieuse rétrospective dévolue à l’œuvre de Philippe Thomas (1951-1995), qui se déploie sur ses quatre niveaux.

Actif en solo à partir du milieu des années 1980, après avoir fait partie du collectif Information Fiction Publicité (IFP), l’homme avait tout saisi des mécanismes de l’art comme des rouages de son époque, savamment combinés dans une œuvre érudite aux multiples facettes et parfois insaisissable.
Insaisissable car l’artiste a repensé complètement la question essentielle de l’identité de l’auteur, qu’il a systématiquement refusé de prendre à son compte pour la faire endosser par les collectionneurs s’en portant acquéreurs – et donc signataires. Insaisissable surtout parce qu’il s’est constamment ingénié à jouer de la trace et de l’indice, quantité de travaux délivrant à l’œil attentif un infime rappel d’œuvres antérieures. Caché à partir de 1987 derrière son agence dénommée « Les ready-made appartiennent à tout le monde® », Philippe Thomas est parvenu à infiltrer en profondeur un système de l’art dès lors traité comme une entreprise, accompagnée de l’appareil nécessaire : bureau, tableaux d’organisation, campagnes de publicité conçues par les plus prestigieuses agences de communication du monde, etc.

Avec un sens de la forme et du visuel affûté, Philippe Thomas, brillant esprit, s’est parfaitement moulé dans l’esthétique choc et efficace des années 1980 sans que l’œuvre n’apparaisse aujourd’hui datée. C’est ce qui saisit dans le regard rétrospectif : non seulement les formes ne semblent pas dépassées, mais surtout l’artiste semble avoir anticipé à un point extrême les embardées consuméristes et l’exacerbation de la valeur marchande de l’art, devenues exponentielles depuis une dizaine d’années. Sans oublier la question des ego, de plus en plus surdimensionnés, anticipée là encore par ce slogan fondateur de son agence, qui en 1988 haranguait les collectionneurs pouvant devenir artistes par son entremise : « Histoire de l’art cherche personnages… » !

Une expo dans l’expo
Voilà vingt ans que Christian Bernard, directeur du Mamco, ambitionnait de faire cette exposition. Depuis que l’artiste, malade, avait conçu pour l’inauguration des lieux en 1994 le point final de son œuvre, soit L’Agence (1993), lieu de stockage de son entreprise regroupant archives, paquets de cartes postales, cartons, affiches… L’une des difficultés du projet résidait dans la volonté de montrer également « Feux pâles », exposition signée « Les ready-made appartiennent à tout le monde® », conçue pour le CAPC-Musée d’art contemporain de Bordeaux en 1990 : une brillante histoire du musée, de la collection, de l’exposition et de la modernité, de la curiosité et de la croyance en l’art, déroulée en une dizaine de chapitres.

Impossible à remonter à l’identique tant elle regorgeait d’œuvres rares, c’est une adaptation des plus fidèles à son esprit qui finalement a été conçue par le commissaire Paul Bernard sous le titre « L’Ombre du jaseur (d’après « Feux pâles ») », emprunté comme l’original à Nabokov.
D’autres personnalités ont été conviées dans le cadre de cet hommage : Allan McCollum, qui fut proche de l’artiste et démonta lui aussi les modes de réception de l’œuvre ; Paul Graham, dont Thomas possédait une photo, ou Marijke van Warmerdam, avec ce film récent, Light (2010), dont la lumière et l’esthétique évoquent étrangement la série de photos Insight (1989) signée Jay Chiat.
L’œuvre complet de Philippe Thomas, et ce n’est pas le moindre des mérites de cette exposition, est redevenu frais et surtout vivant. Le chantre de la disparition est réapparu… un instant.

Hommage à Philippe Thomas

Commissariat : Christian Bernard, directeur du Mamco ; Paul Bernard, conservateur au Mamco

Nombre d’œuvres : 289

HOMMAGE À PHILIPPE THOMAS

Jusqu’au 18 mai, Musée d’art moderne et contemporain, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève
tél. 41 22 320 61 22, www.mamco.ch, tlj sauf lundi 12h-18h, we 11h-18h

À noter : la galerie MFC-Michèle Didier, à Paris, propose du 26 avril au 31 mai l’exposition « Philippe Thomas : AB (1978-1980) ».

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°409 du 14 mars 2014, avec le titre suivant : Rétrospective, Philippe Thomas : Une réapparition

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