Dimanche 27 septembre 2020

Art contemporain

À Rennes, Toulouse, Paris… dans les coulisses des grands rendez-vous artistiques

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 23 septembre 2016 - 2716 mots

Biennales et Nuit blanche marquent le calendrier de l’art contemporain cet automne. À Toulouse, Rennes et Paris, ces événements marqués par la place accordée à la production de nouvelles œuvres induisent des compétences spéciales que certains délèguent à des agences d’ingénierie culturelle, d’autres pas. Comment organise-t-on ces événements ? Avec quels moyens ? Décryptage.

Les vacances d’été ont été courtes pour les équipes mobilisées, à Toulouse, à la production du Printemps de septembre. Car tout doit être prêt le jour du lever de rideau sur la programmation de sa nouvelle formule. À Paris et à Rennes, la trêve estivale a été tout aussi brève pour les équipes engagées dans la réalisation de la Nuit blanche et dans les Ateliers de Rennes, autres rendez-vous importants de ce second semestre.

Rien ne transparaît évidemment quand on visite, à Rennes, la demeure dédiée au sommeil et à la danse de Jean-Pascal Flavien (élevée en deux mois à peine entre l’École européenne supérieure d’art de Bretagne et le Musée de la danse), ou lorsqu’on découvre, à Toulouse, la réinterprétation kafkaïenne de Dominik Lang des fonctions et usages du Château d’Eau, autrefois épicentre de l’approvisionnement en eau de la ville, reconverti depuis en galerie municipale de photographie. La disponibilité de l’espace toulousain, quatre jours seulement avant le vernissage en raison des Journées du Patrimoine, a pourtant réduit le temps du montage du projet de l’artiste tchèque.
À Paris, la production d’œuvres pour la Nuit blanche a connu elle aussi son lot de défis en termes techniques et de temps, à commencer par celle d’Anish Kapoor réalisée pour la pointe de l’île Saint-Louis, ou de celle d’Oliver Beer placée au niveau du Pont des Arts qui apporte à la Seine des couleurs modulées en fonction des bruits émis par la navigation.
 
Des créations inédites
Paris, Toulouse, Rennes : l’inédit imprime chaque ligne éditoriale de ces événements dans une pluralité de voix, de réflexions et de pratiques artistiques. Christian Bernard, directeur du Printemps de septembre, le rappelle : « Le festival a pour vocation, et encore davantage aujourd’hui, à montrer des créations sinon inédites, du moins inédites en France et, si possible, totalement inédites et produites pour cette occasion. » Son développement et son redéploiement sur l’agglomération toulousaine réfléchissent l’ambition de cet ancien directeur du Musée d’art moderne et contemporain de Genève. La liste des artistes (plus de cinquante), commissaires invités (douze), des lieux (vingt-trois contre une petite dizaine auparavant), donne la mesure de ce que la petite équipe de permanents du Printemps de septembre, cinq personnes au total à l’année dont Christian Bernard, a dû mener de front seule ou en collaboration avec les institutions partenaires comme les Abattoirs ou le Musée des augustins investis par le duo Aurélien Froment et Raphaël Zarka pour le premier et par la collection de la Fondation Cartier pour le second.

À la différence des Ateliers de Rennes, autre manifestation sur le rythme d’une biennale, ou du rendez-vous annuel de la Nuit blanche, le festival n’externalise pas sa production ni son organisation à une agence d’ingénierie culturelle. Et il ne l’a jamais fait en vingt-cinq ans d’existence, depuis sa création par Marie-Thérèse Perrin. Christian Bernard s’en explique : « Quand vous passez par une agence – il y en a d’excellentes en France –, c’est un processus où des intermédiaires consomment une partie de l’argent qui ne va pas à la création. Pour un budget très limité comme le nôtre [NDLR 1,7 million d’euros annuels], je préfère m’appuyer sur notre équipe, certes restreinte, mais composée de personnes très compétentes pour accompagner les artistes ou trouver des partenaires de production. »

Des délais souvent très courts
Le choix de l’organisateur de la Nuit blanche a été différent. Dès la première édition, en 2002, la Ville de Paris en a délégué la production. Diverses agences se sont succédé, d’ATC International à Eva Albarran & Co [lire son interview dans L’Œil n° 693], chargée depuis 2011 de sa réalisation et de son bon déroulement. Un choix rapidement pris par la Ville de Paris face à l’ampleur de l’événement, le délai très serré de son organisation (un an à peine), et la rapidité d’exécution qu’il induit pour des équipes municipales pas toujours structurées de manière à pouvoir l’assurer. « Un an à peine s’écoule à partir de l’annonce par la mairie de Paris du directeur artistique nommé pour concevoir l’édition, lancer les commandes aux artistes invités, obtenir les autorisations nécessaires à l’installation de l’œuvre et accompagner l’artiste de la réalisation de son projet à son montage », souligne Jean de Loisy, président du Palais de Tokyo, invité par la Ville de Paris à concevoir la quinzième édition placée sous le fil conducteur de la quête amoureuse de Poliphile, qu’il a développée en trente-cinq projets, de la gare d’Austerlitz jusqu’à la gare du Pont-de-Sèvres à Boulogne-Billancourt.

À Rennes, le recours à l’agence d’ingénierie culturelle Le Troisième Pôle par l’association Art Norac, organisateur de la biennale, a lui aussi ses propres raisons : « La difficulté des commissaires des trois premières éditions à mener de front le programme artistique et la partie logistique, technique de la biennale », dit Bruno Caron, créateur de l’événement et président de l’association pour le mécénat du groupe agroalimentaire Art Norac qu’il dirige. De la production, installation, démontage des œuvres aux activités de médiation, accueil des publics, billetterie, communication ou recherche de partenariat : le vaste panel des fonctions assurées par l’agence depuis l’édition 2014 ne se distingue pas de celui d’Eva Albarran pour la Nuit blanche. Depuis des années, ses agences, à l’instar de leurs concurrentes, notamment Arter, sont référencées dans la mise en œuvre de projets d’art contemporain portés aussi bien par des collectivités publiques, des associations que par des artistes. Christian Boltanski travaille ainsi régulièrement avec Eva Albarran, producteur de sa dernière exposition « Animitas » au Museo de Arte Contemporaneo de Monterrey au Mexique.

Des événements singuliers
Que la production soit externalisée ou non, chaque manifestation comporte ses spécificités, ses contraintes, son planning et son budget à respecter : 2 millions pour les Ateliers de Rennes, 1,2 million pour la Nuit blanche dont 700 000 euros dédiés à la production d’œuvres. Les éditions se suivent mais ne se ressemblent pas. Pour les équipes de Troisième Pôle à Rennes, au-delà de la thématique art et économie développée par la biennale depuis sa création en 2008, cette édition se différencie des précédentes autant par le dimensionnement plus important donné à la biennale à la fois en nombre de lieux, de productions et d’expositions, que par l’approche et la personnalité de son directeur artistique, François Piron, invité à la concevoir. « C’est le directeur artistique qui impulse la programmation, une méthode de travail, et le relationnel avec les artistes et les institutions partenaires comme La Criée ou le Musée de la danse, coproducteur de la pièce de Jean-Pascal Flavien », constate Laurence Couvreux, directrice de la production chez Troisième Pôle. « À nous de nous adapter à lui et aux vingt-neuf artistes auxquels il a passé commande », poursuit Delphine Riss, coordinatrice générale de la mise en œuvre de l’ensemble de la programmation. « Une création ne se définit pas de but en blanc. C’est un processus qui, de précision en précision, d’ajustement en ajustement, va jusqu’à son terme. Pour une production, c’est la même chose », relève Christian Bernard. « Au départ, il y a ce que l’on rêve de pouvoir réaliser et que l’on budgétise. Si la recherche des moyens techniques concrets conduit à un dépassement du budget, on cherche comment financer la différence », explique le directeur du Printemps de septembre en prenant l’exemple de l’intervention de Hans Op de Beeck au Couvent des Jacobins, concentration d’un paysage lunaire aux chuchotements intriguant autant que le silence qui leur succède.

Par ailleurs, un projet ne va pas sans un lieu, et inversement. La rencontre entre les deux doit être une évidence. Avec Vincent Meessen, toujours à Toulouse, plusieurs projets et plusieurs espaces ont été évoqués avant de trouver dans les locaux de la Fondation d’entreprise espace Écureuil pour l’Art contemporain, le lieu idoine pour la remise en espace de One.Two.Three, dispositif filmique, musical et performatif créé pour le Pavillon belge de la dernière Biennale de Venise.
Personne ne l’ignore. De bout en bout, la relation à l’artiste impose aux producteurs une écoute et une disponibilité. Lors de la construction de la programmation d’« Incorporated », titre choisi pour la cinquième édition des Ateliers de Rennes, François Piron, son directeur artistique, dit à cet égard s’être intéressé « à des artistes qu’il connaissait suffisamment précisément pour ne pas les amener sur des terrains complètements différents de leurs intérêts, tout en emmenant certains sur de nouvelles formes en sachant que cela pouvait les intéresser. Car c’est le bon moment pour eux de le faire et qu’ils ont les moyens pour faire ce geste-là. » Cas de Camille Blatrix, jeune artiste français connu plutôt pour son travail de sculpture minutieux et qui a conçu une scène mobile, support d’une installation itinérante dans différents endroits de la ville.

La production, un métier récent
À l’instar du Printemps de septembre, la programmation des Ateliers de Rennes croise de fait des générations différentes, des artistes méconnus et connus (Anne-Marie Schneider, Mark Manders), des habitués de biennales et d’autres qui ne s’y sont jamais inscrits en France, tels Klaus Lutz ou Anna Oppermann. « J’ai également tenu à programmer, précise François Piron, des pratiques qui ne sont pas représentées dans ce type de manifestation, comme la peinture. » Sa programmation compte en effet beaucoup de peintres : Michaela Eichwald, Jorge Queiroz, Karolina Krasouli. « Je suis allé aussi, dit-il, vers des artistes comme Michel François qui internalisent leur production, c’est-à-dire qui réalisent dans leur atelier et par eux-mêmes, avec leurs propres moyens, la plus grande partie de leur travail. »

Il reste que l’externalisation de la mise en œuvre de projets désormais incorporée dans les pratiques, y compris chez les artistes, François Piron et Christian Bernard l’expliquent historiquement par la montée en puissance de la commande publique et de l’événementiel. « Tous les artistes ne sont pas armés pour répondre à une commande publique, notamment dans leur relation avec l’administration et leurs innombrables contrats », note Eva Albarran. Peu disposent par ailleurs, comme Hans Op de Beeck, de régisseur ou de techniciens en propre réunis dans un atelier, bien que de plus en plus d’artistes disposent de leur propre réseau de techniciens et d’artisans.

Steven Hearn : L’époque des grandes messes est sans doute révolue

Steven Hearn est président du groupe Scintillo et fondateur de l’agence d’ingénierie culturelle Le Troisième Pôle, partenaire de la Biennale de Rennes.

François Piron, directeur artistique de la cinquième édition des Ateliers de Rennes, dit avoir choisi des artistes qui internalisent leur production. Qu’est-ce que cela a impliqué pour vos équipes ?
Nous sommes habitués à la diversité des modes de production et nous nous y adaptons. Il s’agit le plus souvent d’ailleurs, au sein d’une même manifestation, de faire cohabiter les différentes approches. Cela va d’artistes qu’ils nous faut accompagner en développement/faisabilité à partir d’une intention – cela nous est arrivé sur certaines manifestations –, à des artistes qui créent eux-mêmes, dans leur atelier, qu’il faut également parvenir à accompagner, encadrer, sans pour autant contraindre leur créativité : c’est toute la difficulté de l’exercice et cela nécessite un dialogue étroit entre tous les acteurs impliqués

Faut-il voir dans le choix de recourir à une agence d’ingénierie culturelle, outre une expertise, un principe aussi de précaution face à tout surcoût de production et dépassement de budget ? C’est bien sûr l’un des intérêts dès lors qu’on nous confie la responsabilité d’une production. En ce qui nous concerne, le budget n’est jamais dépassé, car sinon nous en serions de notre poche ! Une partie du travail consiste donc à ajuster les dépenses (liées à un projet, des besoins qui évoluent chaque jour) et des recettes (qui elles aussi varient au fil du temps, des partenaires, etc.).

Quelle est la situation actuelle du marché de l’ingénierie culturelle ? Quand j’ai créé Le Troisième Pôle en 2000, l’agence s’est inscrite dans le prolongement des autres agences qui s’étaient développées auparavant, tel Art public contemporain (APC), à la faveur de la grande vague du 1 % artistique. C’était aussi l’époque où les collectivités territoriales sont devenues elles-mêmes des créateurs d’événements culturels et artistiques tel Paris avec la Nuit blanche ou Paris en toutes lettres. Pour des raisons économiques, cette époque des grandes messes est sans doute révolue. Il me semble également que le marché de la production déléguée, tel qu’on l’a connu, se tarit pour aller vers une forme de production plus agile, plus intégrée aux réalités du territoire qui l’accueille et en empathie avec les acteurs locaux. Forts de ce constat, nous sommes d’ailleurs en train d’imaginer des plateformes d’accélération de projets culturels qui fonctionneraient comme des comptoirs de services ou une régie de production, associant des programmateurs, des entreprises, des financeurs, etc. Ces plateformes s’adresseront aux collectivités territoriales, aux associations, aux artistes… Il s’agit de créer les conditions pour que les choses adviennent.

Stéphane Thidet : La Nuit blanche apporte un public beaucoup plus large

Le plasticien, dont l’installation au Collège des Bernardins a récemment été saluée, réalise une œuvre phare pour la place de l’Hôtel-de-Ville à Paris.

Invité de la Nuit blanche en 2006, vous aviez présenté dans la vitrine d’un magasin de la rue de la Goutte-d’Or votre vidéo Ask, réadaptation de la danse macabre. Aujourd’hui, sollicité par Jean de Loisy, vous intervenez sur la place de l’Hôtel-de-Ville et travaillez pour la première fois avec une agence d’ingénierie culturelle. Qu’est-ce que vous apportent les équipes d’Eva Albarran ?
J’ai effectivement l’habitude d’organiser moi-même la réalisation de mes projets et de travailler avec mon propre réseau de professionnels ou d’artisans. Toutefois, dans le cas de la Nuit blanche, l’accompagnement de l’équipe d’Eva Albarran a facilité bien des choses, car j’ai eu très peu de temps. J’ai commencé à réfléchir au projet en mai et, le 15 juillet, nous étions encore en train de monter le budget en sachant que, pour la réalisation du bassin d’eau gelé, j’ai pensé à Cristal Group, société avec laquelle Eva Albarran a déjà travaillé. Le dialogue a été facilité.
Qu’est-ce que vous apporte la Nuit blanche ?
Un public beaucoup plus large que celui des centres d’art, des musées ou des galeries. Car, même si leur public s’est élargi, on est souvent dans ces institutions en dialogue avec des gens qui s’attendent à voir de l’art, à retrouver des codes…
Vos créations, comme celle récemment réalisée pour le Collège des Bernardins, nécessitent-elles davantage aujourd’hui d’expertises, de savoir-faire et d’interventions extérieures ?
Oui, en raison d’abord du plus grand nombre d’invitations que je reçois. Quand je les accepte, je ne peux pas tout gérer seul. Et puis, il y a l’ampleur des lieux, des espaces dans lesquels j’interviens, désormais bien plus importants qu’auparavant et qui induisent des équipes. Rentre aussi en jeu toute une série de compétences techniques, le savoir-faire de l’artisan ou des artisans sollicités que peut entraîner la création de telle ou telle installation. J’aime travailler avec des matériaux que je maîtrise mal, expérimenter, faire des découvertes. Je travaille d’ailleurs avec des matériaux et des situations de plus en plus complexes tout en ayant besoin de travailler dans l’atelier à des pièces qui n’ont pas de destin, d’invitation, ni de visibilité, mais une légèreté d’action.

Christian Bernard à Toulouse, faire exister l’art dans la cité

Christian Bernard est le directeur du nouveau Printemps de septembre à Toulouse.

Annuel, le Printemps de septembre passe cette année au rythme d’une biennale. Quel est le nouveau « Printemps » ?
Le propre d’une biennale d’art contemporain, comme à Lyon, est de présenter une exposition centrale, qui est la vision d’un commissaire indépendant. À Toulouse, la spécificité a toujours été de proposer plusieurs expositions dispersées dans la ville. Ce format, nous le gardons – même si l’exposition n’est pas la seule forme de l’activité artistique aujourd’hui, ce que nous nous attachons à montrer dans notre programmation. Quantitativement, nous proposons donc sept expositions collectives, dix expositions individuelles et une vingtaine de processus performatifs disséminés dans une vingtaine de lieux impliquant plus de cinquante artistes. En revanche, le système qui prévalait était des commissaires nommés pour chaque édition du Printemps de septembre, lesquels, donc, n’avaient pas toujours de véritables enjeux à Toulouse même. Cela a changé avec la nommination d’un directeur unique. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller au contact des gens au fil de toutes les éditions du Printemps. C’est même la seule chose qui m’intéresse désormais : parvenir à faire exister l’art dans la cité.

Informations

Le Printemps de septembre
du 23 septembre au 23 octobre 2016. Divers lieux à Toulouse et en région. www.printempsdeseptembre.com « L’adresse » du Printemps de Septembre, 2, quai de la Daurade, Toulouse (31). Ouvert du mercredi au samedi de 12 h à 18 h. Entrée libre. Tél. 05 61 14 23 51.

« Incorporated ! »
5e édition des Ateliers de Rennes, Biennale d’art contemporain, du 1er octobre au 11 décembre 2016. Divers lieux à Rennes, Saint-Brieuc et Brest. Tarifs et horaires variables. www.lesateliersderennes.fr

Nuit Blanche 2016, 15e édition
nuit du 1er au 2 octobre. Divers lieux le long de la Seine, entrée libre. Ouverture du Musée du street art, Art 42. École 42, 96, boulevard Bessières, Paris-17e. Entrée gratuite. www.art42.fr

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°694 du 1 octobre 2016, avec le titre suivant : À rennes, toulouse, paris… dans les coulisses des grands rendez-vous artistiques

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