Dimanche 9 décembre 2018

Kaikai Kiki

Régressif ou subversif ?

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 17 novembre 2006 - 709 mots

Emmenés par Takashi Murakami, des artistes du groupe japonais Kakai Kiki exposent à Lyon. L’occasion de s’interroger sur un mouvement oscillant entre imagerie lisse et expression d’un « trash » critique à la nippone.

 PARIS, LYON - L’art contemporain japonais est-il soluble dans le sirop ? Autrement dit, l’imagerie lisse et sucrée qu’il renvoie souvent correspond-elle à de la mièvrerie ou à une approche plus subversive ? Alors que le Musée d’art contemporain de Lyon consacre trois présentations monographiques à Chiho Aoshima, Mr. et Aya Takano, tous membres du collectif « Kaikai Kiki » fondé par Takashi Murakami, leur mentor expose à Paris, à la galerie Emmanuel Perrotin. Chez ce dernier se détache nettement un gigantesque triptyque dans lequel le versant sombre et agressif de Mr. DOB, son personnage emblématique, saute aux yeux, toutes dents dehors (727-272, 2006). Le même est ensuite décliné en huit versions sages et souriantes sur les murs adjacents. Sages et souriantes mais avec des nuances : la progression de l’accrochage laisse apparaître sur trois des toiles, comme sur le triptyque, un nouveau traitement de la surface, plus irrégulier. Celle-ci semble rongée, loin du lissé habituel auquel les motifs de l’artiste nous confrontent le plus souvent et que ses Cosmic Flowers (2006), assez navrantes de béatitude sirupeuse, entretiennent un peu plus loin. La rupture avec l’aspect « mignon » (cute ou kawaii), si caractéristique de Murakami et d’un large pan de la création japonaise, permet de reconsidérer son travail, d’autant que cette peinture, plus rude, est obtenue grâce à des frottements corporels, postérieur compris !
Ainsi apparaît plus évidente la posture dénonciatrice d’un aspect immature de la société de consommation japonaise, vendue à outrance aux charmes du kawaii comme aux délices du manga. Ce qui fit dire à la critique Midori Matsui que certains artistes, qualifiés de « néo-pop », « ont délibérément adoptés des gestes “enfantins” afin d’exercer une attaque subversive sur la structure idéologique qui maintient les Japonais infantiles ».
Reste que la frontière entre adhésion et dénonciation, chez Murakami comme chez ses protégés, n’est pas toujours nette, ainsi que le confirment les expositions du Musée d’art contemporain de Lyon. Il est en effet pour le moins difficile de trouver un sens critique aux personnages sans aucune aspérité de Mr., lesquels, même lorsqu’il ne leur reste que la tête suspendue au plafond, sont toujours souriants, voire béatement extatiques. Son univers puéril, coloré, scintillant et désexualisé semble avoir omis la nature même du monde, au point qu’évoluer entre ses œuvres s’accompagne d’un ennui ferme.
Plus subtile, Chiho Aoshima, en brillante infographiste, parvient à accrocher le regard, notamment avec son film d’animation Ville lumineuse (2005), déployé sur cinq écrans plasma contigus. Dans son univers hybride et étrange où l’homme a disparu, les gratte-ciel s’animent et la nature, bafouée, semble reprendre ses droits, pour une vision qui balance entre rêve et cauchemar, optimisme et pessimisme. Le propos manque toutefois d’un peu de relief pour se révéler totalement convaincant.

Homme-objet
Des trois artistes, c’est Aya Takano qui impose une vraie réflexion, avec un propos violemment irrévérencieux porté par une indéniable force plastique. Dans une série de peintures et de dessins ouvertement pornographiques, l’artiste met à mal certains clichés sociaux et fait de la femme un instrument de domination au service d’une redéfinition des valeurs. L’esthétique est rugueuse sans dénier un aspect enfantin, caractérisé notamment par les grands yeux noirs et les joues rougies de ses protagonistes. Longilignes et féminisés, les hommes ne sont plus ici que des objets. Les propos picturaux de l’artiste apparaissent intrinsèquement subversifs, car ils parviennent habilement, dans leurs thèmes comme dans leurs compositions, à définir un point d’équilibre entre l’innovation et une tradition qui n’est pas reniée. Aya Takano a parfaitement saisi comment faire du kawaii une arme destructrice qui se retourne contre elle-même, et pulvérise de la sorte les facilités de l’esthétique nippone contemporaine.

- CHIHO AOSHIMA, Mr., AYA TAKANO, jusqu’au 31 décembre, Musée d’art contemporain, Cité internationale, 81, quai Charles-de-Gaulle, 69006 Lyon, tél. 04 72 69 17 17, www.moca-lyon.org, tlj sauf lundi et mardi 12h-19h. Catalogue à paraître. - TAKASHI MURAKAMI. THE PRESSURE POINT OF PAINTING, jusqu’au 31 décembre, galerie Emmanuel Perrotin, 76, rue de Turenne, 75003 Paris, tél. 01 42 16 79 79, www.galerie perrotin.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h.

CHIHO AOSHIMA, Mr., AYA TAKANO

- Commissaires : Thierry Raspail et Isabelle Bertolotti, respectivement directeur et conservatrice du Musée d’art contemporain de Lyon - Nombre d’artistes : 3 - Nombre d’œuvres : 64

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°247 du 17 novembre 2006, avec le titre suivant : Régressif ou subversif ?

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