Samedi 15 décembre 2018

Karine Chartier et Thomas Corbasson

Recoller les Récollets

Par Gilles de Bure · Le Journal des Arts

Le 24 septembre 2004 - 640 mots

Il y a longtemps, bien longtemps, c’est là qu’on allait rendre visite aux « copains pistonnés », ceux qui faisaient une halte temporaire à l’hôpital militaire Villemin (Paris). Lequel hôpital était réputé, à la sombre époque de la guerre d’Algérie, pour être une base de transit entre incorporation et libération express pour cause de réforme.
Lieu étrange, perdu aux confins de la gare de l’Est et du canal Saint-Martin, lesquels, en ces temps pourtant proches, semblaient trop loin du centre pour qu’on puisse les fréquenter.
Bâtiment sombre dont on savait vaguement qu’il était destiné à l’origine à servir de couvent (mais le nom de sa fondatrice, Marie de Médicis, la date de 1604 et les attributaires, des moines capucins de l’ordre de Saint-François, étaient depuis longtemps tombés dans les oubliettes), et que quelques « anciens » du quartier nommaient encore les Récollets.
Bref, le couvent édifié hors les murs allait être absorbé par la ville en 1785 pour cause d’enceinte des Fermiers-Généraux et, au fil du temps, devenir une caserne de grenadiers sous la Révolution, puis une filature de tissus avant d’être un hospice pour incurables.
C’est cet hospice que l’Armée allait récupérer en 1860 pour en faire l’hôpital militaire Villemin. Lequel fermera ses portes en 1968 dans un état plus que douteux. Cinq ans plus tard, une école d’architecture, l’unité pédagogique de Paris-Villemin, s’y installe tant bien que mal. Et y demeure dix-sept ans avant de littéralement s’enfuir, devant la vétusté du lieu. Les deux années qui suivent virent le lieu squatté par un collectif d’artistes, « Les anges des Récollets », eux-mêmes chassés par un incendie (accidentel, providentiel, promotionnel… ?). De nombreux projets immobiliers s’élaborent alors – l’emprise au sol est colossale pour un lieu en plein cœur de Paris– jusqu’à ce que l’idée de faire des Récollets un pôle culturel voie le jour. Et, dès lors, l’ancien couvent royal de l’Annonciation des Récollets se transforme en un lieu de rencontres, d’expositions, de concerts, le tout agrémenté de résidences d’artistes. Quant à la chapelle et ses prolongements, elle est attribuée au conseil régional de l’Ordre des architectes pour y établir la Maison de l’architecture en Île-de-France.
Pour l’architecte Michel Seban, président de l’Ordre des architectes, l’occasion était belle de profiter du plus « beau point de vue sur les villes pour en parler, échanger, confronter, participer, retrouver et découvrir. Faire que cette maison de l’architecture soit le lieu de rencontre entre celui qui pense, celui qui fait et celui qui vit la ville ». Au programme donc, des rencontres, débats, manifestations artistiques en relation avec les autres occupants des Récollets (spectacles vivants, concerts, projections…), des promenades urbaines, des visites architecturales… et, pour accueillir l’ensemble, un découpage du lieu où cohabitent des bureaux, un centre de documentation, une librairie, un café, tous situés dans les prolongements, la chapelle étant laissée libre. À l’issue d’un concours, ce sont deux jeunes architectes, Karine Chartier et Thomas Corbasson, qui l’emportent. Leur projet, extrêmement respectueux du lieu et de son histoire, en laisse justement apparaître toutes les sédimentations, jusqu’à conserver certaines fresques réalisées par les Anges des Récollets entre 1990 et 1992.
Poussant plus loin leur subtile dialectique, le duo fait œuvre contemporaine dans la chapelle au volume d’un merveilleux équilibre, où se dérouleront les manifestations, en incrustant dans le sol une immense plaque de métal, laquelle s’ouvrant et, se dépliant, se transforme en scène et/ou gradins. D’autres plaques, incrustées dans les murs, constituent autant d’éléments de scénographie, tout en évoquant des ex-voto.
Au total, une réhabilitation-reconversion parfaitement réussie et dont la modestie est tout entière au service de la flexibilité du lieu et de sa souplesse d’utilisation.
Ne reste plus à espérer que la programmation de la Maison de l’architecture soit à la hauteur des intentions exprimées.

Maison de l’architecture-Les Récollets

148, rue du Faubourg-Saint-Martin, 75010 Paris, tél. 01 53 26 10 70, www.maisonarchitecture-idf.org

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°199 du 24 septembre 2004, avec le titre suivant : Recoller les Récollets

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