Monographie

Pour un homo domesticus hyper actif

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 17 février 2009

Matali Crasset présente à Enghien-les-Bains ses « scénarii de vie », objets créés autour d’une activité et non d’une fonction.

ENGHIEN-LES-BAINS - Depuis une petite vingtaine d’années, Matali Crasset se passionne pour les petits rites et/ou rituels qui façonnent notre quotidien. Son but : inventer de nouvelles typologies. Son engagement est néanmoins quasi politique : prendre parti et agir sur le monde, voire travailler à notre libération… C’est le cas dans cette exposition bipartite qu’elle a mise en scène au Centre des arts d’Enghien-les-Bains (Val-d’Oise). Dans une scénographie intitulée « Hyper Actif », la designeuse propose une fois de plus de secouer le cocotier, en l’occurrence : le confort dit « bourgeois ». « Notre maison est notre camisole de force », lâche-t-elle en préambule. Elle trouve, à juste raison, que les objets souvent nous encombrent. Aussi imagine-t-elle non pas des « produits » mais des « scénarii de vie », autrement dit des objets créés « autour d’une activité », non plus « autour d’une fonction ». Bref, « devenons “hyperactif domestique”, il y a tant à faire », proclame-t-elle.

Objets loufoques
Dans cette première partie d’exposition, elle installe donc six pièces de mobilier susceptibles d’engendrer ce « confort actif » qu’elle prône au détriment du trivial « confort-cocon ». Ainsi, Formel-Informel est un fauteuil composé d’une coque en bois avec, à l’intérieur, un tabouret mobile. Une fois retiré, ledit tabouret peut devenir table basse et la coque une « assise informelle et protectrice », au ras du sol. La chaise Seul/Ensemble dispose, elle, d’un haut dossier qui bascule horizontalement pour se transformer en table basse, tandis que l’assise Recto/Verso est dotée d’un rangement intégré et d’un plan mobile en guise de dossier, lequel, posé à plat, devient aussitôt plan de travail ou plateau repas.
De cet exercice ressort deux Matali Crasset. L’une pense, l’autre traduit en trois dimensions. Si la première séduit inéluctablement – le discours est clair et subtil –, cela est moins évident pour la seconde, le résultat laissant un peu sur sa faim. D’autant que certains objets deviennent proprement loufoques. En théorie, la chaise Triphase dispose de deux accoudoirs amovibles, lesquels peuvent au gré de l’humeur demeurer accoudoirs au niveau des bras, devenir plateau de chaque côté de l’assise ou appuis latéraux au niveau de la tête. En pratique, ce siège ressemble à un monstre comique avec deux grandes oreilles d’éléphant. Ces meubles tendent, au final, à desservir le propos. Sans doute est-ce une question d’échelle. Dans une vidéo (trop courte), Matali Crasset raconte comment elle a conçu un objet beaucoup plus petit en l’occurrence : un « couteau/pelle à tarte » pour le pâtissier Pierre Hermé. Cet outil est muni à la fois d’un bord tranchant, pour couper, et d’une lame suffisamment large pour faire office de pelle à tarte. La designeuse n’a fait que matérialiser une gestuelle qui existe déjà dans la vie quotidienne et l’ustensile est plutôt réussi, preuve que la polyvalence ne sied peut-être pas à n’importe quel objet. Sans doute est-ce la notion même d’« hyperactivité » qui est en cause… Est-ce à l’objet d’être « hyperactif » afin de libérer l’individu ou bien à l’individu lui-même d’être plus « hyperactif » afin de se sentir plus libre ? Vaste question.
La seconde partie de l’exposition, qui s’intitule « New Territories » (Nouveaux territoires), montre une Matali Crasset plus légère, un brin New Age et à l’aise avec les technologies de son temps. Sont en effet projetés cinq films d’animation, immersions diverses dans un univers assurément organique dans lequel les villes poussent comme des végétaux, et où le proche le dispute au lointain, l’intérieur à l’extérieur, le naturel à l’artificiel… La designeuse les appelle « mes Soft Fictions ». Matali Crasset : « Il y a peu d’effets, le rythme n’est pas hyperaccéléré, juste une impression de lumière qui se colore quelquefois au service d’une narration. Ce sont des mondes irréels, mais qui, bien que complètement artificiels, semblent pacifiés. Le blanc y domine comme pour retourner à la page blanche et doucement y faire apparaître des mondes imaginaires. L’humain se soumet au même concept. Le but n’est pas d’y lire un monde meilleur mais simplement de partager une hypothèse. » Celle d’un territoire insoupçonné que la créatrice expérimente avec sensibilité et sans relâche : l’outil numérique.

HYPER ACTIF/NEW TERRITORIES, jusqu’au 22 mars, Centre des arts, 12-16, rue de la Libération, 95880 Enghien-les-Bains, tél. 01 30 10 85 59, du mardi au vendredi 11h-19h, 14h-19h le samedi, 14h-18h le dimanche.

HYPER ACTIF
Scénographie : Matali Crasset
Nombre de salles : 2
Nbre de pièces de mobilier : 6
Nbre de films d’animation : 5

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°297 du 20 février 2009, avec le titre suivant : Pour un homo domesticus hyper actif

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