Portrait : Jean-Luc Monterosso, directeur de la MEP

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 4 novembre 2010 - 1518 mots

En fondant la Maison européenne de la photographie, Jean-Luc Monterosso a accompagné la reconnaissance de ce médium. Portrait d’un homme secret.

Il est des êtres fuyants qui s’abritent derrière l’apparence du gentil garçon. C’est le cas de Jean-Luc Monterosso. À première vue, le fondateur et directeur de la Maison européenne de la photographie (MEP) paraît doux et accommodant, plus proche des créateurs que du pouvoir. « Si j’avais voulu faire carrière, j’aurais passé deux ans là, trois ans ailleurs et j’aurais considéré chaque endroit comme un marchepied », indique-t-il. Une bonhomie que contestent de nombreux observateurs du milieu photographique. « Il est très mondain, commente un familier. C’est un politique, qui a toujours été au bon endroit au bon moment. Il ne fâche pas le système, s’y adapte, il ne fait pas de vague et reste dans le sens du vent. » Cette personnalité pétrie d’angoisses, changeante, discrète pour ne pas dire secrète, reste difficile à saisir. « Il a un territoire mental auquel il tient, et dans lequel il n’y a pas d’intrus possible. Mais il est attentif à la sensibilité des artistes », relève sa complice Dominique Goutard, avec laquelle il a organisé l’exposition « Impressionnisme et art vidéo », à Rouen cette année.
Né à Tunis d’une mère institutrice et d’un père restaurateur de mosaïques, Monterosso s’oriente d’abord vers la philosophie. Après le cursus hypokhâgne/khâgne, il rejoint la jeune équipe du Centre Pompidou par la petite porte. Il participe alors à la création du journal Bis et s’occupe de la sphère audiovisuelle. En même temps, il est chroniqueur photographique pour le Quotidien de Paris, dont Henri Chapier dirigeait les pages dédiées à la culture. Grâce à ce dernier, il se retrouve, en 1979, à la tête de l’association Paris Audiovisuel, dont le but était d’aider les jeunes à réaliser des films. Monterosso se chargera aussi de remettre de l’ordre dans la collection photographique de la Ville de Paris, laissée à l’abandon. Dans le tout nouveau forum des halles, il crée l’Espace photographique de Paris, exposant aussi bien Helmut Newton que Denis Roche.

Esprit d’aventure 
Vers 1988, l’idée d’un véritable musée pour la photographie commence à prendre forme avec l’appui de Jacques Chirac, alors Premier ministre. Mais plutôt que d’adopter le nom de musée municipal, l’institution devient une Maison européenne de la photographie, ouvrant ses portes en 1996 dans le quartier du Marais. « Ce n’est pas un musée, un espace de sacralisation, mais une maison, où les artistes se sentent chez eux, insiste le maître de céans. C’est un lieu de découvertes, d’expérimentations. De l’école allemande, les gens connaissent les Becher et leurs élèves. Moi, j’ai présenté les Blume, les Leisgen ou Jürgen Klauke. Mon rôle n’est pas de montrer Gursky. J’aime la notion de maison, au sens bachelardien, avec des coins où l’on ne va pas, d’autres où l’on va tout le temps, où l’on peut s’égarer. » Dès le début, Monterosso s’attelle à rééquilibrer l’axe Paris-New York en montrant de nombreux photographes français, tout en soulignant la diversité de la photographie européenne à travers les scènes italienne ou hollandaise notamment. « Il y avait un esprit d’aventure, nous étions tous très motivés et c’était une plateforme incroyable. Tout était ouvert », se remémore Andrea Holzherr, ancienne de la MEP, devenue directrice des expositions chez Magnum.

 Auberge espagnole 
Quatorze ans plus tard, la maison tient plutôt de l’auberge espagnole où se mêlent le bon grain et l’ivraie. Décousue, dictée parfois par le copinage ou l’affect, la programmation manque de cohérence et de propos. De fait, on peine à distinguer, dans ce tutti frutti fragmentaire, le goût personnel de Monterosso. « Il est très attaché à une tradition photographique en noir et blanc, dans lequel il y a un potentiel humain et émotionnel fort. Les pratiques plus formalistes et sèches ne l’intéressent pas tant que ça », constate la photographe Valérie Belin. « Il peut aimer des choses différentes, du kitsch au conceptuel, observe pour sa part le photographe Alain Fleischer. Il peut facilement s’émerveiller, soit pour un artiste qu’il connaît, soit pour un artiste qu’il découvre. Il possède un regard très frais. » On s’étonne de certains de ses émerveillements, pour les body-builders de Martial Cherrier ou les portraits du très controversé François-Marie Banier, par exemple. « C’est l’un des dix grands photographes français, affirme sans ciller Monterosso. Il travaille tous les jours comme un fou. Je suis furieux qu’on dise que c’est un photographe mondain. J’aimerais le montrer dans toute son ampleur. » L’admiration a toutefois ses limites. Mal à l’aise lorsqu’on évoque l’affaire Bettencourt dont le photographe est l’un des acteurs, il a annulé in extremis l’exposition qu’il avait programmée en novembre. Le centralisme reste l’un des principaux talons d’Achille de l’établissement. Car, si Monterosso est doué pour les relations publiques, il sait moins gérer ses équipes. « Il ne délègue rien et personne ne comprend comment il fonctionne, remarque un proche. Tout le monde a espéré avoir plus et mieux, mais au final, personne ne sait rien de la programmation. Il agit comme un petit Roi-Soleil devant lequel les gens perdent très vite leur énergie et leur utopie. Les rêves des uns et des autres se sont cassés. » Sauf peut-être celui d’Henri Chapier, président de la MEP, qui forme un binôme complémentaire avec le directeur. « Jean-Luc est plongé dans le rapport avec les artistes, moi j’ai la partie qui n’est pas extrêmement créative du rapport avec la mairie ou l’État », confie-t-il. Lorsque la censure menace l’exposition d’I.N.R.I. de Bettina Rheims en 2006, c’est Chapier qui monte au créneau et évite le couperet.
L’autre faiblesse tient au trop petit nombre de collaborations avec les institutions étrangères, malgré l’organisation prévue, en 2012, d’une rétrospective Robert Mapplethorpe avec l’Albertina de Vienne. « Ce qui est dommage, c’est le manque d’ambition, note un observateur. Il y a peut-être un manque de confiance pour mener des projets internationaux plus ambitieux, qui génèrent défi et angoisse. » Bref, bien doté, l’outil est sous-exploité. L’institution bénéficie pourtant de quelques cartes maîtresses, comme la bibliothèque où la belle collection que Monterosso a forgée au fil des ans, avec notamment un noyau d’œuvres de Robert Frank et de William Klein. Le musée a été même l’un des rares à recevoir des dons de Helmut Newton. « Ailleurs, les commissions d’acquisition ont tendance à dire : «On a acheté il y a cinq ans, on n’achète plus.» Jean-Luc fonctionne différemment. Il se dit : «On a acheté, c’est intéressant de voir ce que ça donne maintenant.» Il suit l’évolution des artistes, souligne Alain Fleischer. Il n’a raté aucun grand nom. Il a peut-être acheté des choses moins importantes, qui sembleront anecdotiques avec le recul, mais la proportion d’œuvres importantes est supérieure à n’importe quel musée où, vingt ans plus tard, il y a 70 % de déchet. » Cette année, Monterosso a eu la bonne idée de valoriser ce fonds, en le faisant dialoguer avec celui du Musée de la marine dans le cadre du Mois de la photo (« Marines. Du document à l’œuvre », Musée national de la marine, du 17 novembre au 28 février 2011). Une opération servant de préambule à la publication, début 2011, du premier des six tomes du catalogue raisonné des collections. 

Nouvel élan 
Si l’idée de mettre en lumière les collections de la MEP est heureuse, elle traduit aussi, d’une certaine façon, l’essoufflement du Mois de la photo, qui fête cette année son trentième anniversaire (lire p. 20). Inspiré du festival d’Avignon de Jean Vilar, l’événement conçu par Chapier et Monterosso a permis d’imposer la photographie comme un art à part entière. « Chaque discipline a besoin de lieux dans lesquels elle se retrouve, explique ce dernier. Le succès du Mois de la photo repose sur la rencontre des œuvres et du grand public qui franchit le seuil des musées et des galeries. » Bien que dupliquée dans une trentaine de villes dans le monde, cette manifestation, trop fourre-tout, fait-elle encore sens ? « C’est comme si on se demandait s’il fallait continuer le festival d’Avignon. Il est bon que le public prenne en compte ce médium », martèle Alain Fleischer. « Quand vous comptabilisez 600 000 visiteurs, ce n’est pas une idée fanée. Jamais nous n’aurions connu Rio Branco ou les Blume sans l’événement. Cela permet le dialogue avec toute une population », ajoute Henri Chapier. Monterosso tente toutefois de trouver un nouvel élan dans des champs connexes, en lançant depuis trois ans une collection de vidéos d’artistes et de photographes et en animant une Nuit de l’art vidéo sur Arte. « On ne peut pas être dans un ghetto photo, déclare-t-il. Il faut faire venir à la photographie des gens extérieurs pour la nourrir. » Et pour s’oxygéner soi-même.  Roxana Azimi

JEAN-LUC MONTEROSSO EN DATES

1957 Naissance à Tunis.
1974 Intègre l’équipe de préfiguration du Centre Pompidou.
1980 Création du Mois de la photo à Paris.
1988 Préfiguration de la future Maison européenne de la photographie (MEP).
1996 Ouverture de la MEP.
2004 Lancement du Mois européen de la photographie.
2010 Célébration des trente ans du Mois de la photo.

Consulter la biographie de Jean-Luc Monterosso

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Portrait : Jean-Luc Monterosso, directeur de la MEP

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