Dimanche 23 février 2020

Historien de l’art

Portrait : Jean-François Chevrier

Critique d’art et enseignant, Jean-François Chevrier est très présent cet automne sur le plan éditorial et en tant que commissaire d’exposition

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 15 septembre 2015 - 1730 mots

Critique d’art, commissaire d’exposition et enseignant, cet intellectuel brillant, réfractaire à toute pensée dogmatique, est un analyste redoutable et redouté de la photographie.

Comme à l’accoutumée, Jean-François Chevrier avance sur plusieurs fronts. En septembre, à l’École nationale supérieure des beaux-arts (Ensba), débutent ses cours d’histoire de l’art et d’histoire de la photographie. Le 23 janvier 2016, l’inauguration à Colmar (Haut-Rhin) de l’extension du Musée Unterlinden conçue par Herzog & de Meuron donnera à voir la muséographie ainsi que l’exposition inaugurale « Agir et contempler » qu’il y a réalisées avec la collaboration d’Elia Pijollet, sa compagne depuis dix ans. Parallèlement sera publié un ouvrage sur le travail des architectes bâlois avec lesquels il poursuit un dialogue depuis près de dix ans. Tandis que s’achève au Carré d’art, le musée d’art contemporain de Nîmes, « Formes biographiques », le volet contemporain de « Formas biográficas. Construcción y mitología Individual », présentée il y a dix-huit mois à Madrid au Musée Reina-Sofía. Entre-temps vient de s’ouvrir « Jeff Wall Smaller Pictures », à la Fondation Henri Cartier-Bresson, à Paris, qui publie son dernier essai sur l’artiste canadien et un entretien réalisé en 2007. Depuis trente ans, les deux hommes échangent et les différents écrits de Jean-François Chevrier sur l’œuvre de Jeff Wall font référence. Le chapitre de ces plus récentes activités serait toutefois incomplet si on omettait la publication en mai chez L’Arachnéen d’Œuvre et activité. La question de l’art, septième et dernier volume d’un projet éditorial engagé depuis six ans, et tenu selon l’ordre établi dès le départ.

L’enseignement
De fait, derrière cet éparpillement apparent, Jean-François Chevrier poursuit l’écriture de son histoire de l’art moderne. Mais à sa façon, en associant littérature, poésie, peinture, photographie, architecture, cinéma ou performance, « instruments », comme il les désigne, d’une pensée qui plonge dans le détail d’un tableau, d’une œuvre, d’une vie. L’historien et critique d’art a le goût, l’art de l’association, du collage, du montage. Des généalogies inédites, inattendues se forment sous sa plume, dans ses accrochages ou dans ses cours aux Beaux-Arts de Paris où il enseigne depuis 1988 devant un parterre d’étudiants et d’auditeurs libres. Parmi les fidèles, sa mère, des anciens élèves, des photographes tels Patrick Faigenbaum et Marc Pataut, proches depuis une trentaine d’années et aujourd’hui enseignants eux-mêmes à l’École. Son cours fait état de sa recherche, de sa pensée critique. Celui qu’il consacrera cette année au mouvement ouvre un nouveau chantier à mettre en relation avec le Musée Unterlinden, Herzog & de Meuron, la danse et l’actualité. Au fil de son enseignement, Jean-François Chevrier a formé au sein de l’Ensba une « école dans l’école » qui se révèle un cadre de partage de ses propres recherches autant qu’une forme de résistance politique au travers des questions culturelles, économiques ou sociales abordées. « L’enseignement est la clef de tout, et la pédagogie plus que jamais aujourd’hui le vecteur de transmission culturelle, soutient-il. C’est pour cela que je me suis mobilisé contre Nicolas Bourriaud [directeur de l’Ensba de 2011 à juilllet 2015], qui voulait faire de l’école un centre d’art au détriment de l’enseignement que je considère comme fondamental. »

Ce n’est qu’à l’âge de 35 ans que l’ancien normalien agrégé de lettres a commencé à enseigner. Il avait résisté jusque-là à tout embrigadement dans le système universitaire qu’avaient pourtant voulu lui ouvrir grand les portes deux de ses figures à la fin des années 1970 : Jacques Thuillier, son directeur de thèse, et André Chastel, son tuteur, lui aussi professeur au Collège de France. « J’ai toujours eu une grande défiance vis-à-vis des systèmes académiques, des reproductions, des structure mentales. Si je me suis coupé du monde de la littérature comme je me suis coupé du monde de la photo, ce n’est pas pour rien », relève-t-il.

La photo comme « rapport direct au monde »
Suivre la trajectoire de Jean-François Chevrier à partir de l’École normale supérieure (ENS), c’est comprendre en effet que ce jeune homme brillant, passionné de littérature et d’arts visuels, programmé pour faire une carrière universitaire – « je suis rentré à l’ENS car mon père n’avait pas pu le faire » dit-il –, a affirmé très tôt sa différence en se coupant du monde littéraire puis du monde universitaire, pour n’avoir pas achevé sa thèse sur « Le paradigme de la peinture et de la sculpture au XVIe et XVIIe siècle en Italie et en France ». Il écrivait alors pour le journal Le Monde sur les livres d’art, avait entamé deux émissions de plus de deux heures chacune sur la photographie pour France Culture, et poursuivait son « amitié formatrice » avec l’historien de l’art Jurgis Baltrušaitis, autre grand réfractaire aux réseaux académiques. La photographie donc comme échappatoire, comme « rapport direct au monde » aussi. Mais là encore en se fiant à sa propre logique, à ses observations personnelles – la photographie du XIXe siècle étant absente de l’histoire de l’art – se souvenant rétrospectivement d’« une insatisfaction devant l’évolution de la peinture en France et [d’]un manque de connaissance de ce qui se passait ailleurs ». « Si j’avais connu l’Arte povera et la scène de Düsseldorf, je me serais peut-être moins intéressé à la photographie », précise-t-il.

Pendant dix ans, il ne s’est occupé que de photographie. Son émission « Radio Photo » a été le vivier de rencontres, d’amitiés avec des photographes au premier rang desquels François Hers et Raymond Depardon. « C’est lui qui m’a aiguillé, encouragé à prendre la direction artistique de la Mission photographique de la Datar (1983-1989) qu’on lui proposait aux côtés de Bernard Latarjet », explique Hers. « C’est le premier à m’avoir dit de travailler sur la ferme de mes parents, à avoir déclenché ce travail », souligne de son côté Raymond Depardon.

Enthousiasmes et désaccords
Aujourd’hui comme hier mais avec d’autres photographes, d’autres artistes, Jean-François Chevrier impulse, éveille, conseille et s’inquiète des situations financières. « Il a fait un bien énorme à la photographie à un moment où les photographes étaient plutôt dans l’autosatisfaction et soumis à aucune critique. Il manque à cet égard », note Raymond Depardon. La revue Photographies, financée par le ministère de la Culture, que Jean-François Chevrier fonda puis dirigea de son premier numéro en 1983 à son huitième et dernier en 1985, témoigne de son positionnement, de sa manière d’envisager le médium, de le penser en le reliant à la photographie anonyme, au XIXe siècle, aux collections publiques, à l’enseignement, au cinéma, à l’art moderne…

Au travers de ce travail éditorial, on peut lire l’autre grande amitié fondatrice, celle avec John Coplans qu’il encouragea à montrer ses photos. On y retrouve son enthousiasme pour Suzanne Lafont, dont il sera un fervent défenseur et favorisera la visibilité, du Jeu de paume à Paris au MoMA à New York. Avant de ne plus adhérer à ses travaux, sans s’en cacher. Car si l’homme peut se montrer généreux, attentif, prévenant, il peut être abrupt dans sa parole ou ses jugements, souvent redoutés. Il n’a jamais tu son désaccord envers certains travaux de photographes comme Sebastião Salgado, dont sa critique dans Le Monde lui valut une réponse d’Henri Cartier-Bresson dans les colonnes du quotidien. Il n’a pas davantage dissimulé le mépris éprouvé – pour leurs choix ou manquements – envers Agnès de Gouvion Saint-Cyr, ancienne inspectrice générale pour la photographie au ministère, ni envers Robert Delpire, directeur de 1982 à 1996 du Centre national de la photographie, créé par ce même ministère qui l’employait.

Reste que dans ces huit numéros de Photographies « tout est dit, posé. Il n’y a rien à jeter », comme le constate vingt-sept ans plus tard Sylvie Aubenas, directrice du département des Estampes et de la Photographie à la Bibliothèque nationale de France. « C’est la lecture de cette revue qui m’a conduit à proposer à Jean-François Chevrier de constituer de 1985 à 1988 la collection de photographie du Frac [Fonds régional d’art contemporain] Rhône-Alpes dont j’étais alors responsable », se souvient Christian Bernard. Ce que Jean-François Chevrier a mené en posant ses conditions : « Être libre de mes choix et consacrer dix pour cent du budget à des œuvres d’artistes morts. Et que cette collection incorpore un musée. » Ce sera le Musée d’art moderne de Saint-Étienne.

« Un chemin à lui »
Exfiltré vers l’enseignement par une administration qui voulait l’éloigner, il n’en a pas moins poursuivi son travail de recherche et de commissariat, eu égard au nombre de textes publiés et d’expositions réalisées, de Paris à Prato en Italie, de Rotterdam à New York. Mais là encore non sans heurts, comme lors de sa collaboration à la Documenta X à Cassel, aux côtés de Catherine David, collaboration qui se solda par son retrait. Les ruptures brutales éclairent aussi son positionnement. « Il a fait des choix que je respecte beaucoup : ceux de ne pas s’assujettir au monde académique, ni au monde médiatique, ni au monde du marché, analyse Christian Bernard. Il a trouvé un chemin à lui. » Un chemin qui ne croise plus guère ceux des grands musées parisiens mais qui a trouvé ailleurs d’autres interlocuteurs, notamment à Madrid avec Manuel Borja-Villel, directeur du Reina-Sofía. Car à la différence de Michel Foucault, auquel on pense par rapport à la position intellectuelle de Jean-François Chevrier, l’enseignant, pas plus que l’historien et le critique d’art, ne fait la différence entre autorité et pouvoir. « ll est vrai que je n’ai pas su comme lui investir l’institution ni le débat public. Il m’arrive parfois de le regretter, de penser que c’est une erreur. Je n’en tire pas fierté, reconnaît-il. Sans doute que je suis libre, plus libre du moins que certaines personnes. »

Jean-François Chevrier en dates

1954 Né à Lyon.

1982-1985 Fondateur et rédacteur en chef de la revue Photographies.

1989 Commissaire d’« Une autre objectivité/Another Objectivity », Centre national des arts plastiques, Paris ; Centro Luigi-Pecci, Prato.

1992 « Walker Evans & Dan Graham », Witte de With, Rotterdam ; Musée Cantini, Marseille ; Whitney Museum of Art, New York.

1997 Conseiller général pour la Documenta X, Cassel.

Depuis 1998 Enseigne à l’Ensba, à Paris.

Depuis 2011 Membre de l’Academic Board du KMOMA, musée d’art moderne de Calcutta.

2015 Jusqu’au 21 septembre, « Formes biographiques », Carré d’art, Nîmes ; et publication de Jeff Wall. Smaller Pictures, une coédition Xavier Barral/Fondation Henri Cartier-Bresson dans le cadre de l’exposition à la Fondation HCB (jusqu’au 20 décembre).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°441 du 18 septembre 2015, avec le titre suivant : Portrait : Jean-François Chevrier

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