Portrait - Anne Tronche : critique d’art et commissaire d’exposition

Celle qui fut longtemps inspecteur à la création artistique du ministère de la Culture est une critique d’art nomade et audacieuse et une commissaire d’exposition éclectique

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 13 octobre 2015 - 1667 mots

Anne Tronche, l’ancienne inspecteur artistique et toujours critique d’art, a traversé quarante ans de création contemporaine.

« Un portrait de moi ? Mais, cela me terrifie ! », murmure-t-elle dans le combiné téléphonique. Le timbre de la voix est grave et le ton assuré. Une semaine plus tard, Anne Tronche surgit, tout de noir vêtue, dans l’embrasure de la porte de son appartement parisien. L’œil est vif, le regard noir brille, dardant sous sa coupe au carré. Dans le salon inondé de lumière, un « Tableau-piège » de Daniel Spoerri transformé en table basse voisine avec des « Calligraphies d’humeur » de Jean-Michel Sanejouand. Plus loin, un petit Jan Voss peuplé d’un lacis de lignes emmêlées, de taches colorées et d’images flottantes fait face à des formes géométriques d’Aurélie Nemours. Dans son bureau très ordonné, ouvert sur les toits des immeubles du boulevard Raspail, des œuvres de Francis Picabia, de Maurice Rapin et de Maurice Lemaître jouxtent une photographie d’Alain Fleischer. La critique d’art est restée fidèle aux artistes qu’elle défend depuis les années 1960. À Alain Jacquet notamment, découvert en 1965 à la Galerie J. (Paris) et dont les créations du début des années 1960 sont à l’honneur, en ce début d’automne, chez Georges-Philippe & Nathalie Vallois (lire le JdA no 441, 18 septembre 2015). À Jean-Michel Sanejouand également, s’extasiant devant des « Charges-Objets » redécouverts au mois de septembre, lors d’un vernissage à la galerie Art : Concept (lire p. 23).

Sur les pas de Claude Rivière
C’est à l’École alsacienne, où elle est scolarisée dans les années 1950, qu’Anne Tronche fait ses premiers pas dans le monde de l’art. Rue Notre-Dame des-Champs (Paris-6e), son professeur de dessin et de peinture se nomme Robert Lapoujade. Proche du Parti communiste, celui-ci expose sur les cimaises de la galerie Pierre Domec où elle s’émerveille devant des dessins d’Artaud. Dans les cafés enfumés de la place de la Contrescarpe, l’étudiante en psychologie rencontre la flamboyante critique d’art Claude Rivière qui écrit dans les colonnes de Combat. Elle l’accompagne dans des vernissages, découvre des œuvres d’Yves Klein, de Raymond Hains et de Georges Mathieu et rédige ses premiers articles, encouragée par sa nouvelle marraine.

« À ses côtés, j’ai compris que la critique d’art ne pouvait être simplement un constat objectif. Que celle-ci supposait une prise de responsabilité individuelle, une éthique, et qu’il fallait adopter un point de vue et le défendre en acceptant de se mettre parfois en danger. Quitte à couler avec le bateau qui n’a pas tenu la mer… », souligne-t-elle avec une autorité naturelle.

Au début des années 1960, elle fréquente les quelques galeries de la rive gauche, territoires de résistance et d’innovation, qui n’ont pas cédé à la tentation de l’abstraction. La galerie Stadler qui présente les premiers travaux de Gutaï, mais aussi les galeries Iris Clert, Claude Givaudan, Alexandre Iolas et Yvon Lambert.

À la Galerie J., dirigée par Jeanine Goldsmith, la compagne du critique d’art Pierre Restany, elle découvre les travaux des Nouveaux Réalistes et la première exposition de Daniel Spoerri. Pendant onze jours, celui-ci tient table ouverte dans un restaurant éphémère qui sert alternativement des menus suisse, hongrois, serbe, franco-niçois et roumain. « Ces repas installaient dans les galeries parisiennes un fonctionnement qui en déréglaient joyeusement les lois économiques », rappelle Anne Tronche.

Place Furstenberg (6e), dans les locaux de la galerie Jacqueline Ranson, elle tombe en arrêt devant une exposition baptisée « Les Objecteurs » conçue par Alain Jouffroy. Y figurent les œuvres de Daniel Pommereulle, Jean Pierre Raynaud et Tetsumi Kudo, des artistes qu’elle ne quittera plus et qui deviendront de grands amis. « J’ai compris qu’il y avait là un langage de l’objet qui n’était plus celui des Nouveaux Réalistes. Un langage qui évoquait l’objet à travers l’éclairage de la pensée individuelle, de la psychologie et de l’énigme personnelle. »

Puis vient le temps, au milieu des années 1960, des rites envoûtants et secrets des premiers happenings et de l’art corporel. Épaulée par son compagnon, Philippe Tronche alias Philippe Curval, romancier et auteur de science-fiction, la jeune femme écrit alors ses premiers articles sur Kudo, Topor et Erró dans les colonnes de la revue Fiction.

À « Opus International »
« Mes débuts dans la critique d’art ? J’ai commencé par un livre, L’Art actuel en France, du cinétisme à l’hyperréalisme, écrit en 1971 et publié en 1973 [1]. C’était audacieux et d’une grande naïveté. Je n’évoquais que des inconnus : Christian Boltanski, Gina Pane, Spoerri et Arman notamment. » L’ouvrage est préfacé par le critique d’art Gérald Gassiot-Talabot, qui lui ouvre les portes de la revue Opus International qu’il a cofondée avec Jean-Clarence Lambert et Alain Jouffroy. « Nous souhaitons, sans prévention aucune ni préjugé, inviter à la confrontation tous ceux pour qui le présent est fonction d’un avenir dont ils ne veulent pas être déçus », peut-on lire, en avril 1967, dans l’éditorial du premier numéro de la revue trimestrielle.

Anne Tronche rejoint, peu de temps après, la direction du titre aux côtés de Gérald Gassiot-Talabot, Jean-Louis Pradel, Giovanni Joppolo et Jean-Luc Chalumeau. Le noyau de départ de la première équipe a explosé, miné par des conflits et des brouilles tenaces. Ne souhaitant pas inscrire ses pas dans ceux de ses confrères qui défendent la Figuration narrative et Supports-Surfaces, elle écrit sur Sarkis, les performances de Jean-Jacques Lebel, mais aussi sur les affichistes, Piero Manzoni, le groupe CoBrA et sur Jean Dubuffet. Autant d’artistes qui se situent dans des marges où la pensée dominante est mise en défaut. Des territoires qui l’attirent et la séduisent tout particulièrement.
Dans les années 1970, les face-à-face entre critiques défendant des options théoriques différentes sont très durs. Elle-même se montre plutôt indifférente aux polémiques sur la chronologie des apports et des innovations des différentes avant-gardes.

« Elle possède une grâce d’âme inhabituelle dans le milieu de l’art contemporain. Elle essaye systématiquement d’élever le débat au niveau le plus élevé », observe Hervé Télémaque qui la côtoie depuis la fin des années 1960.

Anne Tronche n’a pas été la critique d’art d’un mouvement. Elle a défendu aussi bien un Télémaque issu de la poésie surréaliste ou les Lettristes qu’une Aurélie Nemours qui descend en droite ligne de Malevitch et de Mondrian. Le fil directeur entre des artistes aussi différents ? « C’est moi, lance-t-elle, mutine, d’une voix guillerette. Je me suis promenée. Je défends l’idée du nomadisme entre des œuvres qui me paraissaient toutes importantes. »

Éditeur au sein du groupe Hachette, Gérald Gassiot-Talabot lui propose alors de travailler pour les Guides bleus dont il est le responsable. « Je réécrivais les guides ratés. J’ai écrit moi-même un guide sur la Tunisie », s’amuse-t-elle.

L’effervescence des années Lang
En 1982, c’est le même Gassiot-Talabot qui lui offre d’intégrer le ministère de la Culture. Elle devient alors inspecteur à la création artistique, un corps mis sur pied lors de la naissance de la délégation aux Arts plastiques. « Les années Lang ont été des années de grande effervescence intellectuelle. Nous avons construit un paysage complètement nouveau avec les Frac [Fonds régionaux d’art contemporain] et les centres d’art qui ont innervé tout le territoire français », rappelle-t-elle. La délégation aux Arts plastiques est alors en première ligne pour les commandes publiques, les achats d’œuvres, les attributions de bourses aux artistes et les nominations des directeurs de Frac. Quand elle propose, au tout début des années 1980, de faire entrer dans les collections publiques du Fnac (Fonds national d’art contemporain) des œuvres libertaires et corrosives des Lettristes Isidor Isou et Maurice Lemaître, les visages se crispent, le silence se fait plus épais. « Elle sait convaincre. Ses choix sont très tranchés et très argumentés », relève Yves Lecointre, le directeur du Frac Picardie, dans la commission d’acquisition duquel elle a siégé durant deux exercices.

Certains lui reprochent d’avoir été une fonctionnaire partisane. D’autres, d’avoir fait preuve d’un certain manque de psychologie et d’une naïveté dans ses engagements. « Elle a une loyauté absolue. C’est une femme qui a un sens très poussé du service public. Elle croit que la culture a un rôle important à jouer pour relier les hommes et s’ouvrir à l’autre », note de son côté François Barré, qui fut délégué aux Arts plastiques au début des années 1990.

À ses côtés, elle crée deux collections éditoriales, « Les carnets de la commande publique » en collaboration avec les Éditions du Regard et la collection « Critiques d’art » avec les éditions Jacqueline Chambon. « Ces collections ont été totalement abandonnées depuis. La parole de l’artiste n’est plus entendue aujourd’hui en France. Je trouve cela grave », déplore-t-elle.

Critique d’art, Anne Tronche est aussi commissaire d’exposition. On lui doit des rétrospectives consacrées à Nemours, Wifredo Lam et Gianni Bertini. C’est elle qui est à l’origine également de l’exposition « Tetsumi Kudo » organisée en 2007 à La Maison rouge, à Paris. « C’est une femme forte et intellectuellement libre. Son exposition Kudo a relancé l’œuvre de l’artiste au niveau mondial », observe Antoine de Galbert, le président de la Maison rouge.

« Le rôle de l’artiste ? Il doit être un éveilleur. Il doit nous troubler, nous envoyer des signaux pour comprendre la société dans laquelle nous vivons. L’art doit nous obliger à être libre. Hélas, aujourd’hui, le culturel n’est plus pris en compte. On réduit les budgets et on détruit ce qui a été mis en place. Les années que nous vivons sont assez sombres », constate-t-elle, amère.

Anne Tronche en dates

1938 Naissance à Paris.
1956 Entame des études de psychologie.
1973 Publie L’Art actuel en France, du cinétisme à l’hyperréalisme (éd. Balland) et intègre la rédaction d’Opus International.
1982 Inspecteur à la création artistique (jusqu’en 1999).
1998 Publie Gina Pane. Actions (Fall édition, Paris).
2007 Commissaire de l’exposition « Tetsumi Kudo, la montagne que nous cherchons est dans la serre » à la Maison rouge, à Paris.
2012 Publie L’art des années 1960. Chroniques d’une scène parisienne (éd. Hazan)
2015 Publie une monographie sur Jan Voss (éd. Hazan).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°443 du 16 octobre 2015, avec le titre suivant : Portrait - Anne Tronche : critique d’art et commissaire d’exposition

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