Jeudi 13 décembre 2018

Pierre Leroy

Bibliophile

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 25 juillet 2007 - 1437 mots

Cogérant du groupe Lagardère, Pierre Leroy est aussi un collectionneur et bibliophile averti. Portrait d’un homme puissant mais discret.

Dans l’état-major du groupe Lagardère, cherchez le plus discret. Le vétéran, dernier lieutenant du fondateur encore aux manettes. Vous tomberez alors sur Pierre Leroy, un petit homme courtois, timide, presque effacé. Une personnalité qu’on n’aurait pas imaginée aux commandes d’un groupe bicéphale, partagé entre missiles et communication. Un homme en trompe-l’œil ? Pour l’écrivain Philippe Sollers, Pierre Leroy serait l’un des Treize de Balzac (1), cette société secrète composée d’hommes « assez forts pour se mettre au-dessus de toutes les lois, assez hardis pour tout entreprendre, et assez heureux pour avoir presque toujours réussi dans leurs desseins. » Le journaliste Georges-Marc Benamou voit en lui un « irrégulier, à la fois au cœur et à l’écart du pouvoir industriel et politique. » À l’écart, car cet homme de cabinet est un bibliophile réputé, amateur d’auteurs proscrits de leur vivant comme Rimbaud et Baudelaire. D’après l’écrivain Bernard-Henri Lévy, « une même esthétique du sang-froid » réunirait Leroy et Baudelaire. « C’est un schizophrène réussi, qui a deux vies parallèles, aussi riches qu’étanches », résume Philippe Sollers. Tellement étanches, qu’on le devine un brin solitaire dans les deux mondes.
La solitude, elle lui colle à la peau dès son enfance dans une famille modeste entre un père employé de bureau et une mère peu aimante. Un isolement qu’il retrouve à l’école, où en avance de deux ans sur ses camarades, il n’a que les livres pour compagnon. L’adolescence en pension ne favorise guère son épanouissement. Le bac en poche, sans vocation précise, il s’inscrit à l’École supérieure de commerce de Reims et en droit. Jean-Luc Lagardère se prend d’affection pour lui et l’embauche dans le groupe Matra. Il ne quittera plus ce père de substitution. « Lagardère m’a fait, mon parcours c’était forcément auprès de lui », déclare l’intéressé. Garant de la continuité après le décès du timonier en 2003, il démêlera avec sang-froid la pelote d’une succession qui promettait d’être explosive entre Arnaud Lagardère et sa belle-mère Betty. Une issue équitable, mais qui lui vaudrait depuis l’inimitié de la veuve. « Il a toujours été un homme de l’ombre, une éminence grise, mais depuis la mort de Jean-Luc Lagardère, il apparaît davantage sur le devant, notamment pour arrondir les angles dans une maison où l’ambiance n’est pas à son top », relève un observateur. Sa méthode ? « Il ne roule pas les mécaniques, sait écouter, se taire de manière audible, et quand il le faut, interrompre », note un familier. Si l’on évoque les pressions politiques sur les journaux du groupe Lagardère et le renvoi sans ménagement des plus indociles, il se rebiffe. « Pur fantasme », lance-t-il sans nous convaincre.
Secret, Pierre Leroy n’a pas fait de prosélytisme pour ses passions littéraires. Lecteur depuis l’enfance, il se mue en bibliophile en achetant très jeune chez le libraire Jean Hugue un manuscrit de Leiris. De fil en aiguille, il se porte sur Camus, puis René Char et Bataille avant de succomber à leurs grands ascendants, Baudelaire, Rimbaud et Sade. « En littérature, il y a des chaînes parfois tortueuses. Chaque nouvel auteur prend appui sur une combinaison des précédents, explique-t-il. La collection c’est un noyau de concrétion. On pourrait presque en faire une géologie. » Quelle place peut bien occuper dans son Olympe son livre de chevet actuel, Les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand ? « Il est sans filiation par rapport à tous les autres auteurs, admet-il. J’avais envie de découvrir le mécanisme de l’ambition, de cet être prédateur, plein de regrets, tourmenté. » Le mot est lâché. Sans être lui-même crépusculaire, Leroy est fasciné par le tourment, la faille, les auteurs marginaux. On l’aura compris, François Nourricier ou Jean Dutourd ne figurent guère dans ce panthéon !
Ce goût du tragique s’exprime aussi par sa passion pour le peintre Robert Malaval, dont il possède une cinquantaine d’œuvres et des archives. De cet artiste, dont il espère écrire un jour un livre, il détient même la dernière lettre écrite avant son suicide, une missive éclaboussée de sang. Ce penchant pour la marge ne vire-t-il pas au tic ? « Christine Angot l’intéressait quand elle était indésirable. Il était aussi ravi que je publie Nina Bouraoui, observe l’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts. Il s’intéresse moins aux écrivains quand ils ne sont plus indésirables. »

Première mue surréaliste
En vendant en 2002 sa collection de livres surréalistes chez Sotheby’s à Paris, Pierre Leroy s’est défait de sa première écorce, quitte à s’attirer l’ire de la veuve de René Char, laquelle lui avait vendu plusieurs des pièces mises à l’encan. « Il s’est intéressé au surréalisme comme tous les hommes de sa génération. C’était le grand bol d’air. Mais après avoir aimé les prophètes, on aime leurs maîtres », glisse son ami l’avocat Paul Lombard. Pour Philippe Sollers, « le surréalisme est plus historicisable. Sade et Rimbaud, on croit les connaître, mais ce sont des sous-marins de l’histoire. » Des sous-marins dont Leroy tente de percer des mystères en débusquant les preuves. C’est ainsi que grâce à quatre lettres qu’il a retrouvées, puis publiées chez Gallimard, il a reconstitué la relation amoureuse de Sade avec sa jeune belle-sœur, de surcroît chanoinesse, Anne-Prospère de Launay. Les échanges épistolaires entre les proches de Baudelaire à la fin de sa vie devraient aussi servir à un prochain livre préfacé par Bernard-Henri Lévy chez Grasset. C’est dans un même souci de compréhension de Rimbaud que Leroy l’a suivi à la trace à Aden (Yémen). Une enquête autant qu’un voyage sentimental. Ce côté sentimental se confirme d’ailleurs dans les deux talismans que Leroy conserve sur lui, un texte inachevé de Camus le jour de sa mort et un billet de Sade à sa femme où il lui dit à quel point il a besoin de livres. « Ce qui passionne Pierre Leroy, c’est la conjonction entre l’œuvre et la vie et non l’œuvre pour l’œuvre. Ce qui le fascine par exemple chez Rimbaud, c’est l’aventure humaine d’une création poétique adolescente jusqu’au reniement », observe Jean-Jacques Lefrère, coauteur avec Leroy d’ouvrages sur le poète de Charleville-Mézières.
Une aventure ne peut se comprendre que par des traces. Aussi relève-t-il de cette race d’amateurs, comme Louis Barthou et Charles Hayoit avant lui, qui truffent les livres de lettres, dessins ou photos. « D’habitude les grandes collections sont des collections d’icônes, d’objets d’idolâtrie, remarque Thomas Bompard, spécialiste de Sotheby’s. Là, ce sont des supports de connaissance. Il y a un côté hypokhâgne, avec un travail de fiches. » Un exercice presque archéologique de sauvegarde de la mémoire.
Le 27 juin, profitant du cent cinquantième anniversaire de la publication des Fleurs du Mal, Pierre Leroy vendra à Paris, chez Sotheby’s, tout le pan de sa collection dédiée à Baudelaire. Ses reventes font tiquer certains professionnels qui voient en lui un collectionneur-marchand. « Je vends parce que j’achète, précise-t-il. Je suis bien payé, mais mes moyens trouvent leurs limites. Je pourrais me dire, je m’arrête là, je contemple ma collection, mais le marché de la bibliophilie me donne des tentations nouvelles. » Des tentations qui peuvent coûter cher, comme le prix faramineux de 511 424 euros déboursé l’an dernier pour l’édition originale d’une Saison en enfer de Rimbaud, portant un envoi très lapidaire à Verlaine. « Même s’il vend, il n’est pas marchand, défend le libraire parisien Jean-Claude Vrain. Il ne gagne pas vraiment d’argent à la revente et peut même parfois en perdre. L’argent qu’il consacre à sa collection lui rapporterait bien plus s’il le plaçait. » Les résultats de sa première vente en 2002 furent d’ailleurs plutôt médiocres. « Il y avait des ensembles constitués dans lesquels j’avais mis une subtilité que les gens n’ont pas vue, regrette-t-il. On m’avait conseillé de séparer les choses, vendre au détail. Je ne l’ai pas fait et je ne le ferai pas plus cette fois-ci. » L’homme songe déjà à ses futurs achats, notamment à sa nouvelle marotte, les manuscrits d’auteurs actuels. Mais en existe-t-il vraiment à l’ère de l’ordinateur ? « C’est un pari », glisse-t-il. Et quid de ces auteurs maudits qu’il aime débusquer ? « Il y aura des écrivains maudits dans les dix prochaines années car on va de plus en plus vers des gros vendeurs au détriment des autres, prédit Jean-Marc Roberts. Pierre Leroy peut se dire qu’il y a une liste d’auteurs qui n’auront plus de public, presque plus d’éditeurs. »

(1) En référence à la trilogie de l’Histoire des Treize de Balzac.

Pierre Leroy en dates

1948 Naissance à Château-Thierry (Aisne) 1970 Entre chez Matra 2002 Première vente de livres surréalistes chez Sotheby’s 2003 Publication d’Anne-Prospère de Launay, l’amour de Sade, à partir des lettres inédites découvertes par Pierre Leroy 2004 Publication de trois volumes sur Rimbaud avec Jean-Jacques Lefrère et Jean-Hugues Berrou (éditions Fayard) 2007 Seconde vente, composée pour moitié d’ouvrages de Baudelaire le 27 juin chez Sotheby’s

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°262 du 22 juin 2007, avec le titre suivant : Pierre Leroy

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