Philippe Parreno, artiste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2009

Artiste phare de la scène française, Philippe Parreno est à l’honneur au Centre
Pompidou, à Paris.

Philippe Parreno relève de la famille des nébuleux. Mercurien en diable, l’artiste se laisse difficilement cerner. Même si de fines articulations se dessinent en filigrane, son projet artistique se dérobe aux tentatives de synthèse. « Son œuvre est complexe, mais légère aussi, indique sa galeriste parisienne Florence Bonnefous, codirectrice d’Air de Paris. Les mêmes idées reviennent, mais il redistribue les cartes avec assez d’élégance pour que cela n’apparaisse pas comme une obsession. » Certains jeunes créateurs le vénèrent. « Il nous a ouvert des autoroutes, observe Loris Gréaud. Son travail est constitué de trajectoires et non de destinations. Il a une longueur d’avance, une pensée fulgurante qui fonctionne par bonds intuitifs. » Des bonds aléatoires, aussi souvent réussis que décevants, ponctués parfois de plages de silence. À se demander si l’artiste possède encore cette veine visionnaire qui l’avait démarqué de ses pairs. « Il a eu tellement d’avance qu’il reste un artiste très important. On ne peut pas avoir autant “été” et ne plus être. Mais il faut qu’il en donne la preuve », tranche Éric Troncy. Le codirecteur du centre d’art Le Consortium, à Dijon, s’avoue d’ailleurs « moins enthousiasmé » par les manifestations récentes de Parreno que par celle de ses confrères Pierre Huyghe et Dominique Gonzalez-Foerster. L’inventaire de son catalogue raisonné, publié à l’occasion de son exposition au Centre Pompidou, révèle toutefois une prolixité insoupçonnée. Selon Christine Macel, conservatrice au Musée national d’art moderne, « pendant longtemps Philippe a eu la réputation de l’idiot fumiste, mais en réalité il bosse ». Pour preuve les expositions qu’il cumule actuellement au Centre Pompidou, à la Kunsthalle de Zurich avant l’Irish Museum of Modern Art à Dublin et le CCS Bard College à New York.

La disparition
Issu d’un lycée expérimental, Parreno en garde un côté free style. Avec Gonzalez-Foerster et Pierre Joseph, rencontrés alors, il s’inscrit à l’École des beaux-arts de Grenoble. Il connaît un choc avec l’exposition des « Immatériaux » de Jean-François Lyotard présentée en 1985 au Centre Pompidou. Mais c’est au centre d’art du Magasin, à Grenoble, où il sera assistant notamment de Lawrence Weiner, qu’il fourbit sa personnalité. Il fréquente ensuite pendant un an l’Institut des hautes études en arts plastiques, à Paris. Curieux, Parreno intègre dans sa pratique d’autres champs comme la science-fiction ou la télévision, empruntant ainsi à la série Twin Peaks de David Lynch. Sa première vidéo, Fleurs, en 1988, était destinée à une diffusion cathodique aléatoire. Son processus conceptuel et créatif se fonde d’emblée sur le langage et l’échange. Chez lui, les idées jaillissent en parlant ou en écrivant, ne se matérialisant qu’accessoirement dans des objets. « Philippe est allergique à la poussière et ne peut pas avoir d’objets chez lui, précise le curateur Hans Ulrich Obrist. Ce n’est pas juste une anecdote. Il a plus radicalement que les autres montré le chemin au-delà de l’objet. » D’après Parreno, « l’idée n’est pas de dire, comme dans les années 1960, que l’objet est un attribut bourgeois. C’est plutôt de penser qu’il peut exister le temps d’une exposition et disparaître après. »
Le temps, voilà bien la composante essentielle de son travail. Le temps d’abord de l’exposition qui se mue en fête pour « Snow Dancing », au Consortium en 1995. À Beaubourg, c’est selon une boucle temporelle de dix minutes que l’exposition se vivra. La temporalité est aussi cardinale dans « Il Tempo del Postino » (d’après un jeu de mots sur le facteur temps), événement performatif joué à Bâle en juin (lire p. 22). Le temps, c’est enfin celui de la gestation. Le film Zidane. Un portrait du XXIe siècle, réalisé en 35 mm conjointement avec l’artiste Douglas Gordon, aura ainsi nécessité neuf mois de montage.
Autre récurrence chez Parreno, celle de l’absence, patente dans sa fascination pour les fantômes, le sujet et sa disparition. En réactivant au Centre Pompidou des performances passées ou en créant un mur de fresques phosphorescentes, il décline encore le thème du revenant. C’est le concept de « réalité virtuelle » qu’il exprimait déjà en 2002 dans l’exposition jalon « Alien Seasons », présentée à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Ce magma narratif se fondait sur l’exploration d’extraterrestres n’ayant conservé que des bribes de leur passage sur Terre. En refusant les formats traditionnels de l’exposition, Parreno effraie nécessairement les institutions. « C’est l’antithèse de l’artiste formaté avec une liste d’œuvres et un plan d’exposition donné six mois avant, souligne Christine Macel. L’idée chez lui n’est pas définitive, il attend qu’elle mijote, revienne, refroidisse. Le risque fait partie intégrante de son travail. » Un risque que CulturesFrance n’a pas voulu prendre à ce jour, alors que l’artiste a souvent été pressenti pour le pavillon français à la Biennale de Venise. Cette frilosité s’expliquerait-elle par la faible assise financière de ses galeries ? « C’est plus confortable pour l’institution d’imaginer faire une paire avec Marian Goodman ou Emmanuel Perrotin qu’avec Air de Paris, qui n’a pas la même puissance de frappe », relève Florence Bonnefous. Malgré ses accents égotiques, Parreno ne semble toutefois pas soucieux de faire carrière, pas plus qu’il ne s’inquiète de l’archivage de son travail. « Il a dépassé le “je” pour être dans le “jeu” permanent. C’est quelqu’un de mallarméen », observe la curatrice Caroline Bourgeois.

Le « nécessaire détour »
Ce caractère labile le soustrait aussi au « grand » marché, malgré les nombreux achats de la collectionneuse Maya Hoffmann. Rarement concrétisée sous forme d’objet, son œuvre ne se fixe pas non plus sur la signature. Très tôt, Parreno a opté pour une esthétique de la collaboration avec les artistes de sa génération. « C’est une manière d’aller plus vite, d’absorber des idées, des informations. Je ne travaille pas sous vide, les frottements et les résistances peuvent changer la nature d’une œuvre », revendique-t-il. Dès 1987, il travaille en « copyleft », concept qui trouvera à se cristalliser dans le projet AnnLee, No Ghost, Just a Shell, lancé en 1999 avec Pierre Huyghe et repris par une vingtaine d’autres artistes. Le personnage de manga Ann Lee, jeune fille gracile aux yeux tristes, devient alors une coquille prête à accueillir mille récits. Ce goût du chassé-croisé avec l’autre ira jusqu’à la conception avec l’artiste Liam Gillik de l’exposition « Le procès de Pol Pot » [au Magasin, 1998-1999]. En optant pour la collaboration, Parreno ne renie pas la notion d’auteur. « Dans cette promiscuité, il n’y a pas de perte de singularité, constate Hans Ulrich Obrist, avec lequel Parreno entretient sans doute le dialogue le plus constant. Le philosophe François Jullien n’est pas allé en Chine pour se dissoudre dans l’autre mais pour retrouver sa philosophie dans un extrême détour. Il y a chez Parreno quelque chose du même ordre, du nécessaire détour. » Une déviation qui le conduit à mettre en scène l’imitateur Yves Lecoq ou le ventriloque Ronn Lucas, allégories s’il en est de l’art collaboratif où les identités se fondent. Il a aussi travaillé avec l’illustrateur Johan Ölander pour l’une des deux versions de son catalogue raisonné, ou encore avec l’architecte François Roche. « La relation avec Philippe est possible car on ne vit pas sur la complaisance habituelle du couple artiste-architecte, explique ce dernier. On échappe aux attendus et aux facilités. On découvre le jeu à partir du moment où on le joue, c’est la stratégie de la pelure d’oignon. » Mais n’y a-t-il pas un certain vampirisme dans les rencontres que Parreno suscite avec des personnalités comme le compositeur Pierre Boulez ? « Il n’est pas dans la captation de symboles, affirme le critique d’art Thomas Boutoux. Il ne sollicite pas les gens pour faire signe et rendre son travail plus intéressant, mais plutôt pour approfondir un sujet. »
Derrière l’échange collectif pointe toutefois une bonne dose de snobisme. Si Parreno sollicite des gens reconnus dans leur domaine, il n’accorde guère de son temps à une plus jeune génération d’artistes. Mû par l’intuition, il ne semble pas effleuré par le doute. Pour ce qui est de la love story avec son ancien complice Pierre Huyghe, elle semble révolue. « Toute cette génération s’est fréquentée de manière assidue. Aujourd’hui ils s’écharpent sur qui a eu l’idée en premier alors qu’ils ont eu les idées de manière groupée, déplore Éric Troncy. Philippe, au début des années 1990, voulait dégager les vieux et prendre leur place. Aujourd’hui, ils veulent juste une place parmi les vieux. »

Philippe Parreno en dates

1964 Naissance à Oran (Algérie).

1995 « Snow Dancing », au centre d’art Le Consortium, à Dijon.

1999 Début du projet « Ann Lee ».

2002 Exposition « Alien Seasons » à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

2006 Film Zidane. Un portrait du XXIe siècle (avec Douglas Gordon).

2009 Expositions à la Kunsthalle de Zurich (jusqu’au 16 août) ; au Centre Pompidou, à Paris (3 juin-7 septembre) ; « Il Tempo del Postino » au Theater Basel (10-12 juin).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°304 du 29 mai 2009, avec le titre suivant : Philippe Parreno, artiste

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