Paroles d’artiste

Philippe Mayaux

«”¯L’homme est une fusion des contraires”¯»

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 30 juillet 2007

Lauréat du Prix Marcel-Duchamp 2006, Philippe Mayaux expose comme un concentré de sa pratique artistique au Centre Pompidou.

Votre exposition apparaît à la fois touffue et bien agencée. Comment l’avez-vous conçue ?
Le lieu est assez difficile car c’est un triple carré tout en longueur, que j’ai tout de suite voulu briser. Didier Ottinger [conservateur au Centre Pompidou] avait écrit un texte montrant que mon travail offrait toujours un aspect bipolaire, d’opposition des contraires. Cela a été ma base de départ. J’ai divisé l’endroit en deux parties, une consacrée à Thanatos et l’autre à Éros. Entre les deux, j’ai imaginé cette espèce de cube de miroirs qui casse l’espace, tout en en révélant la longueur avec le tapis rouge qui le traverse et sert un peu de fil rouge au parcours… Un autre paradoxe !

Cette présentation entre dans le cadre particulier du Prix Marcel Duchamp et donne l’impression qu’il s’agit d’une mini-rétrospective tellement elle est diverse…
Il est vrai que c’est une sorte de mini-rétrospective, mais c’est presque naturel pour moi. Je ne pense jamais une œuvre pour une exposition. Les choses sont à chaque fois rajoutées à d’autres qui existent déjà. Mon travail est comme une progression arithmétique et pas une succession de petits points de rupture. Le petit stand du Prix Marcel-Duchamp à la FIAC 2006 était le résumé de cette grande exposition. Ma pratique étant assez diverse, avec de la peinture, de la photo, des objets…, j’ai essayé de créer un lien poétique mais aussi esthétique entre les pièces, en montrant que malgré leur aspect disparate il y a quelque chose qui les unit. Ce sont des fragments solidaires, mais c’est au regardeur de faire le lien entre les choses.

À l’intérieur du cube, vous présentez une série de masques, les Menteurs, qui disent des choses au spectateur…
Le miroir met le regardeur face à lui-même et lui adresse les lettres « JTM » et « TUM ». Entre « je t’aime » et « tu m’emmerdes », c’est à lui de choisir ! L’intérieur est comme un espace d’amour dans lequel neuf menteurs lui parlent et lui promettent une histoire d’amour… mais plus tard. C’est pour moi une métaphore de l’œuvre d’art, qui impose un délai au temps du regard.

À mort l’infini est à la fois le titre de l’exposition et celui de la dernière œuvre : une petite structure fermée qui révèle une immensité cosmique quand on regarde à l’intérieur. Cherchiez-vous un équilibre entre une note pessimiste et une optimiste ?
C’est exactement cela. Avec notre connaissance de l’univers, on sait que nous ne sommes pas grand-chose. Cette petitesse de l’homme devrait le libérer, le débarrasser de cette vanité de vouloir donner un ordre. Mais paradoxalement, les failles de la science qui ne parvient pas à tout expliquer du monde crispent certaines religions qui versent dans le créationnisme. Pour elles, l’ennemi du croyant, c’est l’infini car il nous montre notre incapacité à tout connaître et à tout gérer. Cette œuvre aborde cette opposition entre crispation et libération. De plus, comme dans toute l’exposition, il y a aussi l’idée de la vanité : n’oublie pas que tu vas mourir… donc libère-toi autour de cet infini.

À travers vos pâtisseries morphologiques, vos coucous portant des vulves, etc., la sexualité est très présente dans votre travail. Pourquoi ?
Car elle est présente dans notre corps et que c’est une pile de la pensée. Pour moi, la sexualité est finalement le rapprochement à l’autre. C’est en cela qu’elle m’intéresse le plus, car pour être dans la sexualité, il faut être deux. Et j’ai tiré de chez Duchamp une vision androgyne de la sexualité, c’est-à-dire qu’elle est la part de l’autre qu’on n’a pas. Je m’intéresse en outre à une idée d’impénétrabilité, d’attraction et de répulsion simultanée, comme avec mes gâteaux qui sont en fait des plats cannibales. Dans la sexualité, il y a l’idée de consommer l’autre, de devenir l’autre pour fusionner avec lui mais aussi pour s’accaparer tous ses talents, lui prendre ce qui nous manque. Je crois que l’art est également dans cette même volonté.
D’une manière générale, vous semblez aimer les fusions et les rapprochements incongrus…
Je suis un enfant du surréalisme, qui est construit sur ces rapprochements [saugrenus], ces hasards objectifs et signifiants. Les fusions incongrues… c’est aussi une vision philosophique, le rapprochement des contraires. Je crois qu’un homme est une fusion des contraires. Le monde est plein de paradoxes, y compris dans sa physique même. L’artiste essaie de faire fusionner les choses, et, dans cette fusion, il y a toujours un dégagement d’énergie. L’art, c’est peut-être ce dégagement d’énergie.

PHILIPPE MAYAUX. À MORT L’INFINI. PRIX MARCEL-DUCHAMP 2006

Jusqu’au 13 août, Centre Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.cen trepompidou.fr, tlj sauf mardi 11h-21h. Catalogue éd. Centre Pompidou, 80 p., 18 euros, ISBN 978-2-84426-330-8.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°260 du 25 mai 2007, avec le titre suivant : Philippe Mayaux

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