Philippe Jousse

Galeriste

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2005

Spécialiste incontournable du mobilier des années 1950, artisan de la redécouverte de Jean Prouvé, le galeriste Philippe Jousse arpente aussi les chemins de l’art contemporain. Une double casquette parfois difficile à gérer.

Philippe Jousse a la timidité des séducteurs. Son côté Mr. Bean, un brin dégingandé, et son léger cafouillis le rendent attachant. « J’aime son côté en déséquilibre. Quand il marche, on ne sait pas s’il va aller à droite ou à gauche. Son hésitation correspond à ses interrogations permanentes », remarque Catherine Prouvé. Moins gauche et plus ambitieux qu’il n’y paraît, Philippe Jousse fut l’un des principaux artisans de la redécouverte de son père Jean Prouvé. En briguant aussi une casquette « art contemporain », il a très vite flairé les jeux d’infiltration entre l’art et le design.
Né au Mans (Sarthe), l’adolescent rejoint Paris le temps de se colleter avec les événements de mai 68. Installé quelques mois plus tard dans la capitale, il s’inscrit dans une école de photographie – « J’aimais le côté frime, me promener avec un appareil photo, avoir une moto – et rencontre l’année suivante sa femme Patricia. Préférant les photos de mode aux natures mortes, il travaille jusqu’à l’âge de 22 ans comme assistant photographe pour le studio YZ. Le service militaire met sa « carrière » photographique entre parenthèses : « Je me suis rendu compte que je préférais défendre que faire. La coupure m’a appris à me poser, à lire plus, à réfléchir sur les objets. » Avec sa compagne, il fait quelques brocantes à Asnières en 1976, puis rejoint les puces de Vanves. Le couple achète pour 300 francs chez Emmaüs une table anonyme, laquelle se révèlera être de Jean Prouvé, et s’oriente très vite vers les années 1950. « Notre manque de culture du passé nous a aidés », précise Philippe Jousse. En 1981, ils partagent un stand sur le marché Paul-Bert à Saint-Ouen, puis s’installent très vite en solo. Leurs chevaux de bataille, de Prouvé à Perriand en passant par Mathieu Matégot, sont déjà bien lisibles. « Ils ne présentaient pas les meubles au milieu d’un bric-à-brac, mais comme dans une galerie. Il y avait déjà une attitude », se souvient le marchand allemand Ulrich Fiedler. L’accouchement de ce qui est devenu depuis 1998 un « marché porteur » se fait dans la douleur. « Au début, on nous percevait comme des marchands de ferraille, mais les années 1930 n’étaient alors pas totalement digérées... On a fait un travail de recherche sans concession sur le long terme », souligne Philippe Jousse.

L’intuitif et l’organisateur
La reconnaissance pointe vers 1987 avec l’exposition « Charlotte Perriand ». La galeriste new-yorkaise Ileana Sonnabend et le Vitra Design Museum commencent à lorgner de leur côté. En quête d’un espace dans le quartier de la Bastille, le couple s’associe à Patrick Séguin, mariage judicieux de connaissances et de relations publiques. « Philippe était intuitif et Patrick meilleur organisateur », note le marchand Jacques Lacoste. « Philippe est minimaliste dans la communication. Il est dans le non-dit. Il est très pudique et a horreur de mettre les points sur les “i” », remarque le collectionneur Daniel Lebard. En 1998, les associés publieront ensemble l’ouvrage de référence sur Jean Prouvé avant de se séparer l’année suivante, « en bonne intelligence ». « À un moment, nos différences prenaient le pas sur nos complémentarités », concède Philippe Jousse. Le couple rejoint alors la très branchée rue Louise-Weiss, dans le 13e arrondissement de Paris, avec une enseigne rebaptisée « Jousse Entreprise ».

Monter un marché
Cheville ouvrière de la galerie, Patricia se met volontairement en retrait. « C’est une protection. J’ai suivi Philippe. Au début, cela m’arrangeait presque qu’il soit plus en avant », admet-elle. Elle assume l’administration et les catalogues tandis que les achats relèvent de son mari. « Patricia est le miroir dans lequel Philippe teste des décisions pour voir si c’est absurde ou non », décrit l’architecte Emmanuel Combarel. Mais il prend souvent des risques sans « consultation », en achetant par exemple des œuvres à des prix qui effaroucheraient plus d’un marchand. « J’étais scotché quand il a acheté en avril 2001 une table basse noire de forme libre de Charlotte Perriand pour 786 000 francs, rappelle Jacques Lacoste. Il faut être ambitieux pour se dire, ce meuble-là doit être chez moi. Il l’a très bien vendu après, à un bon prix. Ce n’était pas évident de dire à un collectionneur qu’il fallait dorénavant mettre ce genre de prix sur un meuble ! » Son travail est devenu plus proche de celui d’un antiquaire. « C’était plus excitant de monter un marché qui n’existait pas que d’être dans le marché », convient Patricia. Sans changer de casaque, le couple affine son écurie plutôt que de se contenter du fonds de commerce Prouvé. L’entrée en scène de leur fils Matthias, actif pendant huit ans aux puces, infuse à la galerie une tessiture seventies.
Le choix de l’art contemporain surtout distingue Philippe Jousse de ses confrères antiquaires. En 1994, la galerie Jousse-Séguin avait déjà ouvert ses portes à la jeune création en invitant les revues Bloc-Notes, Documents sur l’art et Purple. Étrangement, les associés s’arc-boutent alors entre le mobilier des années 1950 et l’art contemporain sans passer par la case design. « On voulait être producteurs, précise Philippe Jousse. S’il y avait eu alors les Bouroullec ou Marc Newson, on se serait dirigés vers le design. On a finalement fait de l’art contemporain après la période spéculative, montré une génération d’artistes qui magnifiaient le quotidien. »
La gestion d’une double activité n’est pas toujours aisée, même si les réticences des artistes face à une enseigne d’art décoratif tendent à s’atténuer. Les deux sections n’ont surtout pas évolué au même rythme. Si le département mobilier jouit d’une réputation mondiale, Jousse n’a pas imposé ses artistes dans un réseau international. Ses grands collectionneurs comme Peter Brand ou Ronald Lauder, par ailleurs amateurs d’art contemporain, ne dépassent pas encore le stade des meubles. « Il faut qu’on soit plus percutants dans le suivi de nos artistes », admet Philippe Jousse. « Les artistes français prennent les galeristes pour des VRP, ils attendent que le galeriste fasse tout sans bouger eux-mêmes. Si Philippe avait rencontré au début des artistes plus dynamiques et entreprenants, il aurait évolué plus vite », défend le critique et photographe Frank Perrin. La section art joue plutôt un rôle d’incubateur. Aleksandra Mir a ainsi obtenu le prix de la Bâloise pour sa prestation dans le cadre d’« Art Statements » à la dernière Foire de Bâle. Matthieu Laurette, l’une de ses découvertes les plus prometteuses, a rejoint la plus puissante galerie Yvon Lambert. De même Serge Comte a-t-il été capté par Almine Rech. « Le travail dans une galerie de design est celui d’un insider market [marché d’initiés], remarque Ulrich Fiedler. Le client vous trouve. Quand on fait la promotion de l’art contemporain, il faut aller au-devant des gens, être présent dans les vernissages, les foires, les cocktails. Philippe devrait avoir un directeur pour sa galerie d’art. » Mais la délégation n’est pas le fort de la famille !
Derrière le label « entreprise », on devine l’affaire familiale, mais aussi l’unité de production. Philippe Jousse s’est ainsi lancé dans le projet des « Perfect Houses », maisons conçues par des artistes, des designers et des architectes. La première en date, la womb house (1) réalisée par l’Atelier van Lieshout et exposée à Bâle en juin 2004, et actuellement rue Louise-Weiss, lui a coûté 40 000 euros. Ce concept lui permet d’approcher des créateurs aussi divers que Xavier Veilhan, Jasper Morrison ou Roger Tallon. Mais son escarcelle fourmille d’autres projets. « Philippe dit “on prend deux mois de recul” et le lendemain il vient avec des idées, soupire Patricia. On pensait se poser en 2005 et finalement on a le projet d’une expo Prouvé en Corée, d’un livre sur [Georges] Jouve en mars. On ne repart pas tranquille ! »

(1) Maison utérus.

Philippe Jousse en dates

1962 Naissance au Mans. 1982 Premier stand au marché Paul-Bert (puces de Saint-Ouen). 1987 Exposition Charlotte Perriand. 1989 Association avec Patrick Seguin. 1998 Publication d’un ouvrage sur Jean Prouvé. 1999 Séparation d’avec Patrick Seguin. 2000 Installation rue Louise-Weiss. 2005 Exposition « Womb House » de l’Atelier van Lieshout jusqu’au 26 février ; exposition Georges Jouve jusqu’au 29 janvier ; exposition Roger Tallon dans le courant de l’année.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°207 du 21 janvier 2005, avec le titre suivant : Philippe Jousse

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