Vendredi 14 décembre 2018

Tour des galeries

Paysages sans limites

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 janvier 2006 - 739 mots

Entre flâneries oniriques, explorations plastiques et digressions politiques, quelques projets complexes et ambitieux marquent l’actualité des galeries parisiennes.

 PARIS - Les deux premiers week-ends du mois janvier ont vu la réouverture de la plupart des galeries parisiennes. Lorsque la sculpture et les installations semblent constituer l’une des tendances du moment, en occupant nombre de lieux d’exposition, Art : Concept réunit quatre jeunes sculpteurs dont deux font mouche avec des compositions parvenant encore à régénérer une forme d’abstraction poétique venue du quotidien : l’Américain Gedi Sibony, dans des dispositifs minimalistes faits pour l’essentiel de planches de contreplaqué et de fragments de moquette, et l’Allemande Myriam Holme, dont la délicatesse et l’élégance des assemblages hétéroclites les rendent à la fois graciles et gracieux.
Très en forme, Jessica Stockholder signe un excellent accrochage chez Nathalie Obadia, où ses tableaux abstraits faits de chutes de fourrure synthétique et autres revêtements industriels font merveille, tout comme ses sculptures mêlant peinture et objets avec une grande vivacité de formes et de couleurs. Des œuvres où l’improbable du quotidien le dispute à la pertinence du clin d’œil.
Certains artistes invitent à la flânerie et à la rêverie. Chez Anne Barrault, dans une présentation conçue par la critique d’art et collaboratrice de L’Œil Bénédicte Ramade, on se perd dans les paysages sans limites et luxuriants dessinés par le collectif Qubo Gas. Le visiteur est surtout happé par la remarquable installation d’Emmanuel Laguarrigue. Avec une simple composition circulaire de fils électriques tombant du plafond auxquels sont accrochés de petits haut-parleurs diffusant des sonorités synthétiques, celle-ci captive littéralement. Pour Pierre Ardouvin, à la galerie Chez Valentin, la flânerie est toujours ironique et décalée. Ne pas manquer son Soleil couchant fait d’un tube de néon au sol et d’une plaque circulaire de Plexiglas orange. Néon que l’on retrouve chez Michel Rein avec un accrochage collectif dans lequel dialoguent Claude Lévêque, Doria García, Franz West ou Allan Sekula. Alors que chez Valérie Cueto l’ambiance est plus au trash urbain avec un « joyeux bordel » composé par le New-Yorkais Fritz Welch. Au programme, wall drawing fait d’aiguilles hypodermiques, sculptures de bric et de broc déployées dans l’espace et irrésistibles T-shirts customisés montés sur châssis.
Mark Dion et Bob Draine, chez in Situ-Fabienne Leclerc, nous entraînent à l’aventure dans leurs pérégrinations sylvestres en Amérique latine. Les installations du premier, toujours remarquables de précision, sonnent comme un plaidoyer en faveur de la recherche en sciences naturelles. Tandis que son installation vidéo Dogville retranscrit le quotidien d’une ville de Virginie au XVIIIe siècle, Omer Fast oscille entre passé et présent, réel et fiction, sans démêler pour nous l’écheveau. Le terrain se révèle glissant et passionnant dans cette œuvre présentée chez gb agency.

Course au jeunisme, encore
Deux expositions prennent crûment un tour social voire politique. Ainsi Rirkrit Tiravanija, chez Chantal Crousel, revient-il avec efficacité sur les notions de citoyenneté et d’héritage historique, lorsque des cloisons façon Jean Prouvé encadrent des latrines où gisent des formulaires de demande de citoyenneté. Très impressionnante, une table-compas surdimensionnée du même Prouvé abrite un gigantesque puzzle figurant La Liberté guidant le peuple de Delacroix, que le public a tout loisir de reconstituer. Enfin chez Cosmic Galerie, Marc Bijl, toujours sensible aux questions de pouvoir et d’acculturation, fidèle à son esthétique trash et « gothico-punk », déploie un immense terrain de basket ceint de barrières et de barbelés. Ses limites matérialisées au sol par des néons de couleur nous font naviguer entre le pire des ghettos et le plateau de la Star Ac’ (Afterhours).
Le week-end du 14-15 janvier fut aussi l’occasion de la première exposition personnelle de Jean-Marc Bustamante chez Thaddaeus Ropac à Paris. Les nouvelles sculptures de Xavier Veilhan, chez Emmanuel Perrotin, n’ont quant à elles pas laissé indifférents les deux méga-collectionneurs et rivaux français, Bernard Arnault et François Pinault. Cette galerie a aussi alimenté un épisode de la course au jeunisme qui, de plus en plus, oriente le milieu de l’art globalisé. Ce avec la promesse annoncée d’y découvrir un prodige en la personne de Keegan McHargue dont seul le CV, mais nullement le travail, a fait bruisser tout le Marais deux jours durant. Au final, l’exposition de peintures et de dessins paraît très plate. Être, à 24 ans, déjà représenté par plusieurs galeries de haut vol (Metro Pictures, Jack Hanley, Perrotin…) ne suffit pas à s’assurer de la qualité d’une œuvre ou d’un artiste. Si tant est que cette notion ait encore une importance (sic) !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°229 du 20 janvier 2006, avec le titre suivant : Paysages sans limites

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