Mercredi 21 février 2018

Patrizia Sandretto Re Rebaudengo

présidente de la Fondation Patrizia Sandretto Re Rebaudengo

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 19 juillet 2007

En ouvrant sa fondation en 2002 à Turin, la collectionneuse Patrizia Sandretto Re Rebaudengo a voulu initier un large public aux enjeux de l’art contemporain. Portrait d’une missionnaire réservée.

Une main de fer dans un gant de velours. Ce cliché sied à l’Italienne Patrizia Sandretto Re Rebaudengo, présidente de la Fondation éponyme à Turin. Accueillante et discrète, la collectionneuse n’est pas femme à copiner ni à se dévoiler. Elle utilise d’ailleurs l’art à la fois comme un écran pour se cacher et un prisme pour révéler les artistes. « Elle est ouverte sur des registres qu’elle maîtrise parfaitement. À côté de cela, elle ne se livre pas », confirme un proche. Sans élitisme outrancier, Patrizia Sandretto a conscience de son rang, comme en témoigne l’étoile qui sert de logo à la fondation, emblème nobiliaire de son mari Agostino. Dans le catalogue de sa collection publié en 2005, elle s’autorise même une filiation spirituelle avec Peggy Guggenheim, qui aida les artistes à l’orée de leur carrière, et Gertrude Vanderbilt-Whitney, fondatrice du Whitney Museum of American Art à New York. À parcourir ce catalogue, il serait tentant d’y voir un bréviaire des totems du marché, des frères Chapman à Damien Hirst, en passant par Maurizio Cattelan. À la différence près qu’elle a acheté les Young British Artists avant qu’ils ne deviennent des stars. De même, sa défense de la scène transalpine ne se réduit pas au créateur de la Nona Ora, mais à toute une jeune génération faiblement exportée.

Collectionnite
Dans la famille Sandretto, fabriquant de presses pour produire du plastique, la collectionnite se conjugue sur un mode classique, des céramiques de Sèvres aux vases napoléoniens. En 1992,
Patrizia décide de faire table rase, en retirant de ses murs les tableaux anciens. « À un moment, je me suis dit que ce n’était pas mon histoire, rappelle-t-elle. Je devais changer, voir le monde et commencer avec des artistes de ma génération. » Une première série de voyages la conduit à Londres à la Lisson Gallery, dirigée par Nicholas Logsdail. Par son intermédiaire, elle rencontre Anish Kapoor, dont elle achètera deux œuvres. « J’ai demandé à Nicholas de m’aider à choisir et il m’a dit que c’était à moi de décider, précise-t-elle. J’ai compris que pour collectionner, il fallait décider soi-même. » Portée sur un art conceptuel, social ou politique, elle tourne le dos au kitsch et au baroque. Aux allers-retours londoniens succèdent les voyages à Los Angeles, où elle découvre Paul McCarthy et Jason Rhoades. Très vite, la collection s’ordonne en ensembles, des Young British Artists à l’art made in L. A., en passant par les Italiens et les artistes femmes comme Rosemarie Trockel ou Annette Messager.
Depuis quelques années, la collection, riche d’un millier d’œuvres, semble moins segmentée. « La distinction ne marche plus. Catherine Opie vit à Los Angeles, est une femme et fait de la photo. À la fin des années 1990, les classifications n’ont plus de sens », admet-elle. Son regard l’oriente maintenant aussi bien vers la Chine, l’Inde que la Pologne. « Nous cherchons aujourd’hui des œuvres spécifiques pour créer une plus grande dynamique avec différents points de vue », indique le directeur de la Fondation, Francesco Bonami. « Nous » ? Le sceau du curateur italien, rencontré en 1995, est patent sur la collection. Au point que d’aucuns murmurent que Patrizia Sandretto serait sous influence. « Elle discute toujours de ses acquisitions avec Francesco. S’il n’aime pas une œuvre qui l’intéresse, elle peut attendre avant de se décider, observe la curatrice Ilaria Buonacossa. Mais s’il dit qu’une œuvre est bien et qu’elle ne l’apprécie pas, elle n’achètera pas. Elle ne le fait que lorsqu’elle est convaincue. »

Défendre les jeunes artistes
Car pour elle, collectionner ne se résume pas à une toquade de pauvre petite fille riche. « Mettre de l’énergie sur des jeunes artistes comme moi, produire des expositions importantes en Italie, diriger une fondation, ce n’est pas [un style de vie], c’est la vie », défend le jeune artiste italien Patrick Tuttofuoco. « Elle a toujours considéré sa collection comme un projet à long terme. Elle s’intéresse à l’essence des choses, cherche à apprendre et comprendre », renchérit Jill Silverman, de la galerie Thaddaeus Ropac (Paris). Patrizia Sandretto semble d’ailleurs se garder de toute émotion excessive. Pour l’artiste Doug Aitken, « elle a une approche intuitive de l’art. Elle suit son instinct quand elle achète une œuvre, puis vit avec celle-ci par le biais de son intellect. » Loin de picorer tous azimuts, elle accompagne certains artistes comme Douglas Gordon, Doug Aitken ou encore Giuseppe Gabellone. « Ce n’est pas une acheteuse compulsive avec l’idée de “je l’ai vu, je le veux parce que d’autres l’ont”, précise Ilaria Buonacossa. Elle ne cherche pas de confort dans l’art, pas plus qu’elle ne veut décorer sa maison. » D’où le fait qu’elle ait acheté une pièce gigantesque, peu commode, de Charles Ray.
L’art quitte d’ailleurs vite le cadre étroit du domus pour s’incarner dès 1995 dans un projet de fondation, d’abord à Guarene d’Alba (Piémont), dans la ville familiale. Le bâtiment turinois n’ouvre qu’en 2002. L’an dernier, un autre espace, à vertu éminemment pédagogique, a vu le jour dans une ancienne villa à Ciriè (Piémont). La Fondation a contribué à conforter Turin sur la carte de l’art contemporain. D’après la galeriste Isabella Bortolozzi, « Patrizia a permis de rétablir l’équilibre à Turin. Les Turinois avaient jusqu’alors l’impression que Milan leur avait volé la haute couture et l’art contemporain. » Dans cette nouvelle dynamique, le Castello di Rivoli et la Fondation Sandretto semblent être en compétition. « Ce dont on avait besoin, c’était d’un musée privé détaché des institutions publiques, souligne le galeriste Franco Noero (Turin). En ouvrant sa fondation, il était clair qu’elle voulait être partie prenante dans la discussion culturelle de la ville et amener cette discussion à un autre niveau. Patrizia a apporté un esprit international à la ville. » Pour certains observateurs, sa collection se serait mue en instrument de pouvoir. « Elle ne cherche pas la puissance d’une prescriptrice, dément la collectionneuse Rita Rovelli Caltagirone. Elle est timide. Même lorsqu’il y a un vernissage chez elle, elle ne cherche pas à s’imposer. »
L’idée d’une fondation avait pourtant suscité à ses débuts une double hostilité locale, celle du quartier peu favorisé où le bâtiment s’est érigé, et celle des autres collectionneurs qui la jugent trop « m’as-tu vue ». « Mais l’initiative d’ouvrir le centre avec des photos de Lina Bertucci montrant les habitants du quartier, ce ajouté au fait que Patrizia avait veillé à ce que ces derniers se sentent engagés dans cette affaire grâce à un vernissage spécial, leur a rendu les choses plus compréhensibles et acceptables », indique Francesco Bonami. Et de rajouter : « Même si l’espace lui appartient, Patrizia considère qu’il ne peut respirer la vie que s’il est partagé avec un large public. Elle voit sa passion plus comme une mission qu’autre chose. » Ce sens de la communauté se perçoit aussi dans ses relations avec les artistes. Ainsi, l’exposition « Campo 6 », organisée en 1996, avait permis à toute une génération d’artistes comme Rirkrit Tiravanija, Philippe Parreno ou Mark Dion de se réunir.

Un chef d’entreprise
Tout en laissant carte blanche aux curateurs et aux artistes, Patrizia Sandretto dirige toutefois sa fondation avec le pragmatisme d’un chef d’entreprise. « C’est une vraie manager, très présente, à l’affût des détails, témoigne Ilaria Buonacossa. On aurait pu penser qu’elle n’endosserait que la partie la plus glamour, mais elle prend aussi en charge la partie la plus difficile, le vrai travail. » La difficulté ne semble d’ailleurs pas l’effrayer, comme en témoignent les projets ambitieux qu’elle a produits. Lorsqu’en 1999 Doug Aitken a manqué d’argent pour financer son installation à la Biennale de Venise, elle a sorti son chéquier et dans la foulée a aussi acheté la pièce. Plus récemment, elle a coproduit le film de Philippe Parreno et Douglas Gordon sur Zidane.
Bien qu’elle ait autrefois cédé des œuvres de Manzoni ou Scarpetta, étrangères à l’histoire qu’elle construisait, Patrizia Sandretto se refuse à vendre ses jeunes poulains. Elle n’achète pas plus en ventes publiques. La seule fois où elle s’était résolue à enchérir – pour une pièce de David Hammons –, elle a même oublié de laisser un ordre ! « Je ne suis pas du genre à vouloir rentrer dans une foire avant les autres, déclare l’intéressée. Je ne suis pas jalouse de la collection des autres. » Son angoisse n’est pas tant de rater une œuvre que de perdre son enthousiasme. Ainsi déclarait-elle dans le catalogue de sa collection : « Ma crainte, c’est de me réveiller un jour et ne plus avoir d’intérêt pour l’art contemporain.

Patrizia Sandretto Re Rebaudengo en dates

1959 Naissance à Turin 1995 Création de la Fondation Sandretto Re Rebaudengo 1997 Ouverture d’un premier lieu à Guarene d’Alba 2002 Ouverture de l’espace de la Fondation à Turin 2007 Exposition « Glowbowl », à partir la collection de Patrizia Sandretto à la Salle Quai Antoine 1er à Monaco (10 mars-8 avril)

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°254 du 2 mars 2007, avec le titre suivant : Patrizia Sandretto Re Rebaudengo

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