Habitat

Passerelles psychologiques

À la Maison Rouge à Paris, Gregor Schneider dresse les murs d’un labyrinthe physico-mental

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 6 mai 2008

PARIS - Digne d’un bon scénario d’épouvante, l’exposition personnelle de Gregor Schneider (né en 1969) à la Maison Rouge invite le public à arpenter une série de salles vides en se laissant guider par une entêtante et sirupeuse senteur.

Ainsi, mené par le bout du nez, le visiteur est-il censé aller au-delà de lui-même, voire sortir de ses gonds. Intitulée « Süsser Duft » (doux parfum), l’exposition n’est pas recommandée à tous. Cardiaques, angoissés et dépressifs : s’abstenir !
L’artiste qui a obtenu le Lion d’Or à Venise en 2001 pour sa prestation dans le pavillon allemand propose un nouveau parcours dans une labyrintique architecture où rien n’est vraiment aux normes de sécurité. Portes blindées, mécanisme de sortie à découvrir, obscurité et parfum de synthèse… pour ne pas louper une miette de l’aventure, la traversée s’effectue uniquement en solitaire et un gardien vous appelle quand votre tour arrive. Certains parcourent les salles de l’exposition comme dans un jeu d’enfant, d’autres peuvent momentanément bloquer, quitte à réactiver leurs peurs enfantines. Quoiqu’il en soit, rien de si grave : ce n’est qu’une exposition même si, à chercher les issues à tâtons, on peut parfois l’oublier.
Cette installation qui s’étend sur plusieurs salles, pourrait nous rappeler, entre labyrinthe de verre et train-fantôme, les joies d’une fête foraine. Elle reste bel et bien l’œuvre d’un artiste qui depuis l’âge de 16 ans – il en a bientôt 40 – n’en finit pas d’explorer les notions d’espace et d’architecture dans son étrange travail aux accents psychanalytiques. Sombre, mouvante, sinueuse…, l’architecture apparaît chaque fois comme un lieu de trauma.
Tout a commencé dans la ville de Rheydt, en Rhénanie du Nord-Westphalie, dans la maison familiale dont l’artiste a hérité. Portes dérobées, galeries souterraines, fausses fenêtres, escaliers, chambres secrètes et couloirs condamnés, Gregor Schneider s’est engagé dans un jeu spatial anarchique et illimité qui se place dans la continuité du Merzbau de Schwitters. Comme s’il s’agissait d’échapper sans fin à un quelconque contrôle, il s’amuse avec l’oppressante architecture de sa maison. Une œuvre mouvante, in process et in progress, se met en place entre les murs de ce pavillon bourgeois en Allemagne. Une œuvre qu’il appelle « la maison u r », comme « you are » (tu es) en anglais, et qui trahit ou souligne son lien à la psychanalyse. L’artiste semble dresser lui-même les murs d’un labyrinthe, dont il propose chaque fois de sortir. Et comme si cette architecture mentale était aussi devenue une seconde peau, telle une tortue, Schneider transporte sa maison ou plutôt la transpose dans les musées… à moins qu’il n’en exhibe les oripeaux. C’est ainsi que le public de la Biennale de Venise en 2001 se promenait dans une fidèle reproduction de la maison familiale intitulée pour l’occasion « La Maison Morte ». Une escale avant de poursuivre son chemin vers d’autres lieux d’exposition comme New York, Londres ou Hambourg.
Chaleureux cocon, prison mentale ou dangereux piège qui se referme sur ses occupants, à travers l’œuvre de Schneider, l’habitat n’est plus un lieu intime aussi rassurant et hospitalier qu’on le voudrait. Peu à peu l’artiste ne reconstruit plus sa maison dans les musées, mais commence à insister sur le caractère sombre et carcéral, bref claustrophobique de l’espace à travers ses différentes installations : une ruelle, un garage, un infini corridor sombre dans un volcan napolitain… Jusqu’à s’inspirer purement et simplement de la prison haute de Guantánamo. Puis, il s’est concentré sur l’architecture cubique de la Kaaba de la Mecque. Tendu d’un épais velours noir qui rappelle la burka, ce cube minimaliste destiné à être exposé sur la place Saint-Marc à Venise en 2005 a créé une polémique. Ce qui est présenté par l’artiste comme un hommage à Malévitch et à son célèbre Carré Noir permet finalement d’initier un dialogue avec la communauté islamique. L’œuvre de Schneider devient alors une passerelle entre deux mondes, deux architectures qui ne demandent qu’à se relier tant mentalement que physiquement.

Gregor Schneider, Süsser duft

Jusqu’au 18 mai, La Maison Rouge, Fondation Antoine de Galbert, 10, boulevard de la Bastille, 75012 Paris, tél. 01 40 01 08 81, www.lamaison rouge.org, tlj sauf lundi, mardi 11h-19h, jeudi 11h-21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°281 du 9 mai 2008, avec le titre suivant : Passerelles psychologiques

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