Paroles d’artiste : Michel Paysant

« J’interviens comme un passeur »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 19 janvier 2010

En jouant de l’ambivalence ou en s’associant avec des chercheurs, Michel Paysant bouscule les limites du dessin. Les résultats de ses expériences sont à voir à la galerie Frédéric Giroux et au Louvre, à Paris.

Vous exposez à la galerie Frédéric Giroux, à Paris, deux séries de dessins, dont Artificiers (2009), des compositions très décoratives où des motifs floraux se mêlent à des soldats. Souhaitiez-vous jouer avec le sens de l’image et sa lecture ?
Ces formes très décoratives, alléchantes, interviennent sur un double sens de l’image. On ne sait pas trop si c’est de la bile noire, une sorte d’imagerie pessimiste, ou si elle est au contraire optimiste, du type flower power. C’est, je crois, en fonction du regard et de la psychologie du regardeur qu’on peut effectivement choisir un sens, sachant que, au bout d’un certain temps, tout le monde remarque qu’il peut y avoir double lecture.

Face à ces dessins, on est interpellé par une sorte de lissage des motifs militaires. N’y a-t-il pas là une question quant à la banalisation de ces violentes images de conflits auxquelles nous sommes soumis quotidiennement ?
Je n’y ai pas réfléchi sous cette forme-là, mais il est exact qu’en donnant une dimension décorative à ces combattants, il y a un peu cette idée de mettre en avant la banalisation de ces images. C’est pour cela aussi qu’on peut les lire à double sens. Et c’est vrai que la qualité de la réalisation, en forçant l’aspect décoratif et la qualité d’aplat, va a contrario de l’horreur que ces personnages mettent en scène.

Avec la seconde série d’œuvres, Autre Vanité (2009), nous sommes face à des images de crânes réalisées avec une technique très singulière. De quoi s’agit-il ?
Il s’agit d’un programme de recherche que j’ai commencé il y a déjà quelques années avec une équipe de neuroscientifiques du laboratoire de neurosciences cognitives et imagerie cérébrale du LENA à l’hôpital de la Salpêtrière, à Paris. J’utilise un eyetracker qui permet d’enregistrer, grâce à des caméras vidéo à très haute résolution, les microdéplacements des yeux. L’appareil permet de récupérer des chiffres et de vectoriser le mouvement. On obtient de la sorte un tracé mécanique, mais je souhaitais également donner une qualité à l’œil, c’est-à-dire un plein, un délié, etc. À un moment donné, j’ai couplé ce dispositif avec une palette graphique, de sorte que, quand on déplace l’œil face à l’écran, on peut le transformer en coup de pinceau par exemple. Le programme permet de transformer l’observation en « œuvre d’art ».

Ici, la restitution de l’image correspond à une capture de soixante secondes. Pourquoi une durée si longue ?
Ceux qui s’intéressent à l’eyetracker sont plutôt des publicitaires, des politiques ou des gens du marketing qui analysent la manière dont l’œil est capté dans les premières secondes. Mais, avec des phases de captures longues, il commence à se passer des choses intéressantes car l’œil se lasse, il commence à cligner, à sélectionner différemment, il est moins maîtrisé. C’est un peu comme dans le dessin. Il devient intéressant lorsque le bras fatigue, qu’on commence à s’ennuyer, etc. Là, on devient plus inventif, plus stratégique.

Au Louvre, vous vous êtes intéressé au nanodessin en représentant des objets issus des collections du département des Antiquités orientales. Comment avez-vous procédé et pour quels résultats ?
J’ai mené ce projet de recherche avec trois laboratoires scientifiques : le Centre de recherche et de restauration des musées de France [C2RMF], le laboratoire de photonique et de nanostructures [LPN] de Marcoussis [Essonne] et le laboratoire de spectrométrie physique [LSP] de Grenoble [Isère]. J’ai souhaité travailler sur le thème très classique de la copie, qui m’intéresse depuis longtemps, en utilisant les outils de l’artiste contemporain, ici de très hautes technologies, tout en imaginant des échelles assez inédites ou improbables.

L’exposition est faite de deux parties. L’une est une sculpture en trois dimensions, qui est l’empreinte d’un sceau-cylindre reproduit cinquante fois plus grand qu’il n’est en réalité. Et, inversement, j’ai réduit des choses très grandes à l’échelle de poussières d’or. L’idée était de redonner à voir les originaux. J’interviens comme un passeur, je propose une relecture ou une reformalisation d’une œuvre. Mais l’ambition est que le visiteur retourne voir l’original et qu’il y ait un phénomène de va-et-vient entre les deux. J’aime ce jeu des échelles domestiques, car mettre la prouesse technologique en avant n’a aucun intérêt.

MICHEL PAYSANT, DU DESSIN, jusqu’au 27 février, galerie Frédéric Giroux, 8, rue Charlot, 75003 Paris, tél. 01 42 71 01 02, www.fredericgiroux.com, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h

MICHEL PAYSANT : ONLAB, jusqu’au 1er mars, Musée du Louvre, 75001 Paris, tél. 01 40 20 50 50, www.louvre.fr, tlj sauf mardi 9h-18h, mercredi et vendredi 9h-22h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°317 du 22 janvier 2010, avec le titre suivant : Paroles d’artiste : Michel Paysant

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