Dimanche 22 septembre 2019

Paroles d'artiste - Mark Dion

« Une affinité avec les musées »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 3 novembre 2010 - 755 mots

À la galerie In Situ-Fabienne Leclerc, l’artiste américain Mark Dion (né en 1961) revisite l’esthétique des cabinets de curiosités, interrogeant notre rapport à l’image et à la connaissance.

The Phantom Museum (2010) est un étrange cabinet de curiosités qui rassemble des objets ou des animaux semblables à des fossiles, mais qui n’en sont pas exactement. De quoi s’agit-il ?
Cette œuvre fait référence à une sorte d’histoire des cabinets de curiosités. Quand nous considérons cette histoire, nous sommes très souvent attirés par les images, que nous voyons comme les restes d’une collection. Ces images sont d’une certaine manière très étranges, car elles ont rarement été exécutées par les meilleurs artistes ou professionnels. Cela rend les dessins un petit peu curieux, imprécis. De plus, ils dépeignent des choses qui ne sont pas parfaitement réalisées, des spécimens qui ne sont pas parfaitement empaillés ou d’autres choses de ce genre. Ils ne sont pas parfaitement préservés, dans le sens où nous l’entendons aujourd’hui. En outre, beaucoup d’objets sont représentés avant que les exécutants n’aient compris leur signification, particulièrement dans leur relation avec l’archéologie classique ou l’égyptologie par exemple. Je crois que ces dessins ont cet aspect extraordinairement mystérieux qui nous laisse imaginer combien ces espaces muséaux étaient étranges. Je voulais tenter de saisir cela. Bien entendu, si j’avais utilisé une méthode de reproduction très précise on n’aurait pu avoir ce sentiment.

 Quelle méthode avez-vous utilisé et comment avez-vous procédé au choix des objets ? 
J’ai travaillé avec plusieurs jeunes sculpteurs talentueux. Je leur ai donné un livre de 1701 rempli d’illustrations, et leur ai apporté une montagne de papier mâché, puis je leur ai dit : « Je veux que vous reproduisiez tout ce qu’il y a dans ce livre. » Ce processus a duré plus d’un an et demi, avec des étudiants de France, de Suède et des États-Unis qui ont produit de très nombreux objets pour moi et ont saisi l’aspect irréel de ces illustrations, extrêmes d’une certaine manière. J’ai ensuite tenté de choisir ce qui, je pense, représentait les catégories existantes dans les cabinets de curiosités : les débuts de l’archéologie, les débuts de l’ethnographie, l’obsession des monstres et des aberrations, mais aussi ces sortes d’animaux venus d’un nouveau monde. Ce sont des tendances qui sont mises côte à côte dans tous les cabinets de curiosités. J’ai donc essayé de conserver leur logique. 

D’où vient votre intérêt pour l’aspect visuel des cabinets de curiosités et autres muséums d’histoire naturelle ? 
Dans un sens, cela tient d’une tradition de la sculpture. J’ai toujours eu une grande affinité avec les musées, car je pense qu’ils sont des endroits où l’on acquiert un savoir à travers une rencontre avec des choses qui existent dans le temps, dans l’espace, dans une échelle avec nous. Et parfois ces choses doivent transmettre des idées extrêmement complexes. Ce n’est pas si différent que ce que signifie faire une sculpture. Je suis très porté vers les objets matériels plutôt que vers leurs images. Une question importante, pour moi, est la matérialité de l’œuvre et comment cela a trait à la sculpture, dans le sens où, quand vous marchez dans un musée, vous allez rencontrer des objets physiques l’un après l’autre. 

Est-ce cette physicalité qui vous intéresse ? Vous venez d’opposer les objets et les images… 
Je pense en effet que c’est une manière de les considérer comme une résistance au monde des images. La plupart des gens acquièrent aujourd’hui leur savoir, leurs connaissances, leur compréhension du monde face à un écran. Mais la fascination pour les musées est croissante, ils sont de plus en plus fréquentés, et je crois que c’est parce qu’il y a quelque chose de différent dans une rencontre avec les choses. 

À propos de l’accès à la connaissance, croyez-vous que nous ayons une vue partielle ou une fausse expérience de ce que sont l’histoire ou la nature ? 
Prenez le cas des animaux empaillés par exemple, ce sont d’une manière ou d’une autre les animaux eux-mêmes. Je me sens donc proche d’une certaine appréciation du réel, mais en même temps ils sont clairement une représentation. Je ne crois pas qu’ils occupent la vérité, mais je pense qu’ils nous amènent un petit plus près de la vérité. Je crois que nous sommes constamment dans un processus de construction de notre savoir à travers notre relation à ces objets.

MARK DION. À WORLD FOR THE SPOILING,

Jusqu’au 4 décembre, galerie In Situ-Fabienne Leclerc, 6, rue du Pont-de-Lodi, 75006 Paris, tél. 01 53 79 06 12, www.insituparis.fr, tlj sauf dimanche et lundi 11h-19h

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Paroles d'artiste - Mark Dion

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