Rencontre

Nous n’avons pas les mêmes valeurs

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 3 juin 2008

La première biennale d’art contemporain de Rennes tisse des liens entre l’art et l’entreprise.

RENNES - Alors que le slogan de la « valeur travail » résonne dans les manifestations de mai, la première édition de la Biennale de Rennes aborde la question par le biais d’une rencontre orchestrée entre le monde de l’art et celui de l’entreprise. La crise des valeurs semble contenue dans le caractère équivoque de l’expression, renvoyant tant aux valeurs boursières qu’aux questions éthiques. Les œuvres de la soixantaine d’artistes réunis pour « Valeurs croisées » posent comme point de départ d’une réflexion collective cette impossible équation entre le quantifiable et l’inqualifiable, entre les chiffres qui obsèdent le capitalisme mondialisé et le nombre de ses laissés-pour-compte.
A priori, les valeurs de l’art sont irréductibles à celles qui régissent la réalité économique. Martin Le Chevallier en fait la démonstration par l’absurde en demandant à un cabinet de conseil de lui faire subir un « audit de performance artistique » (L’Audit, 2007). Traditionnellement, les critères de valeur de l’art et ceux de la production industrielle sont même inversement corrélés : tandis qu’un objet inopérant est déclassé du circuit économique, cette inefficacité est la condition première de son accession au statut d’œuvre. Mais la crise caractérisée par la spéculation abusive où se confondent valeurs marchandes et « vraies valeurs » sévit en miroir sur le marché de l’art. Ainsi, le projet de la commissaire Raphaëlle Jeune optimise le sujet imposé (les relations entre l’art et l’entreprise) en mettant l’interdisciplinarité au service d’une problématique partagée. L’exposition, répartie dans huit lieux de Rennes dévolus à l’art contemporain, fut précédée par quatorze résidences d’artistes en entreprise. Une opération qui créa un véritable espace de réflexion collectif pour tenter de redéfinir ensemble (artistes, travailleurs… et spectateurs) le sens des valeurs, tant dans le monde du travail que dans le champ esthétique.
Au couvent des Jacobins, rouvert pour l’occasion, s’échafaude une nouvelle manière de penser l’art au contact de la réalité quotidienne. À l’ombre de Mai 68, plusieurs démarches artistiques ravivent le souvenir d’un possible changement. Certains artistes mettent en scène leur refus du « système » en s’adonnant à des activités anti-productives, à l’instar de Simon Starling. Ce dernier a recyclé un vélo Marin Sausalito en une chaise de bureau Charles Eames et inversement ; de ce travail artisanal résultent deux contrefaçons de moindre valeur marchande que leurs originaux fabriqués à la chaîne. Claude Closky a quant à lui employé une assistante pour cocher rigoureusement 10 000 grilles de loto. Loin d’épuiser les milliards de combinaisons possibles, le jeu transformé en corvée interroge la possibilité de ne plus travailler. En effet, à considérer l’embarras des recruteurs face aux Lettres de non-motivation de Julien Prévieux, ou la déclaration d’Adel Abdessemed « Adel has resigned » (« Adel a démissionné »), neutralisée par sa répétition à la manière d’un disque rayé dans une vidéo, l’opposition apparaît aujourd’hui comme une attitude intenable. C’est pourquoi le collectif Claire Fontaine force le trait de l’ironie en exposant son néon radical Capitalism Kills (« Le capitalisme tue »). À sa manière, avec son Think Tank (qui peut se traduire par « Club de réflexion »), Gianni Motti pointe l’impossibilité d’une révolte. L’espace vidé de la Criée est pavé dans le prolongement de la place publique. Ouvert 24 heures sur 24 grâce à la mise en place d’un « service minimum » – un gardien étant réquisitionné pour sa surveillance –, le lieu, sa « vacance », met le visiteur à l’épreuve de sa propre liberté.

Le dépassement de l’art
Forts de ce constat, les artistes de la Biennale ne versent pas pour autant dans un cynisme ennuyeux et démodé. Au contraire, la présence de Robert Filliou au Musée des beaux-arts pourrait révéler la survie de quelques utopies chez la jeune génération représentée à Rennes. Ainsi, l’art pourrait bien rendre la vie plus intéressante que l’art, quand il donne la parole aux travailleurs dans l’espace public comme sur les panneaux publicitaires détournés par Jean-Charles Massera. Dans l’usine de machines agricoles qui l’a accueilli en résidence, Alain Bernardini a, pour sa part, créé des situations ludiques, immisçant de nouvelles perceptions dans le quotidien de l’entreprise. Pour ses « divagations », les ouvriers se sont prêtés à des parties de cache-cache. La conjugaison des compétences de l’artiste et de l’entreprise a donné naissance à une sculpture monumentale, La Machine, moissonneuse-batteuse imaginaire. Ainsi la renégociation des frontières de l’art, comme le déplacement de la figure de l’auteur dans des dispositifs de création collectifs, renoue-t-elle à certains égards avec le projet des avant-gardes. Le groupe Au travail, par exemple, réactive les stratégies du détournement et de l’infiltration propres aux situationnistes en recrutant des bénévoles pour perturber « poétiquement » différents secteurs d’activité. Loin des fictions d’entreprise des années 1990, cette nouvelle génération d’artistes agit directement dans le système économique en revêtant le bleu de travail, quitte, parfois, à passer inaperçu, à l’instar du peintre Bernard Brunon. À la tête de l’entreprise de peinture en bâtiment That’s Painting Productions, qui ravale la façade de la bibliothèque de l’université Rennes-II, il a pensé sa pratique invisible de « support-surface ouvrier » comme le moyen privilégié du dépassement de l’art : sous couvert de l’entreprise, l’activité artistique se fond dans le réel pour tenter de le modifier sensiblement.

BIENNALE D’ART CONTEMPORAIN/VALEURS CROISÉES, jusqu’au 20 juillet, couvent des Jacobins, 4, rue d’Échange, 35000 Rennes, tél. 02 99 87 25 45, tlj sauf lun. 12h-20h (22h le mer.), www.lesateliersderennes.fr

VALEURS CROISÉES

- Commissaire de l’exposition : Raphaëlle Jeune, directrice de l’association Art to be
- Lieux d’exposition : couvent des Jacobins, La Criée, centre d’art contemporain ; Musée des beaux-arts de Rennes ; École régionale des beaux-arts ; centre culturel Colombier ; Le Grand Cordel ; Le Triangle ; université Rennes-II
- 61 artistes représentés

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°283 du 6 juin 2008, avec le titre suivant : Nous n’avons pas les mêmes valeurs

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