DESIGN

Muji

Assis entre deux chaises

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 3 mars 2009

La firme aux articles anonymes aurait-elle viré sa cuti ?

Jadis apôtre de la discrétion, la société nippone Muji – diminutif de Mujiroshi Ryohin, qui signifie en japonais : « produit de qualité sans marque » – a en effet profité, en novembre dernier, de la Design Week de Tokyo pour exhiber une nouvelle collection de meubles. Mieux : la présentation a eu lieu dans une officine de la marque sise dans le chic complexe de Tokyo Midtown, à deux pas du 21_21 Design Sight, écrin-phare du design tokyoïte construit par Tadao Ando et dirigé par le styliste Issey Miyake et le designer Naoto Fukasawa. Preuve que l’entorse à la règle originelle de réserve est flagrante. Rappelons que l’entreprise Muji est née en 1980 « en réaction à l’obsession japonaise des griffes et des signatures », afin de proposer des articles « volontairement simples, utiles et sans marque ». Pis, alors qu’elle avait gardé secret, des années durant, les noms de ses fabricants comme de ses créateurs, Muji n’hésite pas, cette fois, à les pousser sur le devant de la scène. Ainsi, cette nouvelle collection, pompeusement baptisée « Muji manufactured by Thonet », a été imaginée par l’Anglais James Irvine et par l’Allemand Konstantin Grcic et est, comme son nom l’indique, fabriquée par l’Allemand Thonet.
La firme nippone n’y est pas allée avec le dos de la baguette, n’hésitant pas à revisiter deux icônes de l’histoire du design : la chaise en bois courbé telle que l’avait tortillée Michael Thonet, au milieu du XIXe siècle, et le siège en tube métallique cintré comme l’ont façonné, dans les années 1920, les as du cantilever et du Bauhaus qu’étaient Mart Stam, Marcel Breuer ou Mies van der Rohe. Ce choix est tout sauf anodin : ces deux exemples sont « révolutionnaires » dans l’histoire de la fabrication de mobilier. Non seulement ils usent de matériaux innovants, mais surtout d’une technologie novatrice : le bois courbé pour l’un, le tube de métal pour l’autre. En outre, la philosophie originelle inhérente à ces deux spécimens mythiques – « faire des meubles de qualité, fabriqués et vendus à des prix bas, pour le plus grand nombre » – n’est sans doute pas étrangère non plus au choix de Muji. Même si, ironie de l’Histoire, certaines pièces authentiques issues de la galaxie Bauhaus ou siglées Thonet affichent aujourd’hui une cote non négligeable chez les marchands ou dans les salles de ventes.
La collection Muji se compose de deux lignes distinctes : Bending, autrement dit « cintrage », et Pipe ou « tube ». De l’ensemble des pièces – un bureau, des tables hautes ou d’appoint –, ce sont évidemment les deux chaises qui attirent le plus l’attention. Dessinée par James Irvine, la chaise Bending s’inspire donc de la fameuse chaise n°14 dite « chaise de consommation » – mais davantage connue encore sous le sobriquet de « chaise de bistrot » –, un modèle qui figure au catalogue Thonet depuis… 1859. On y distingue heureusement quelques variations : ses pieds arrière sont davantage cambrés, ceux avant au contraire irrémédiablement droits, enfin le dossier est davantage tendu. Résultat : une assise certes moins expressive mais néanmoins élégante.
Signée Konstantin Grcic, la chaise Pipe, elle, réinterprète les recherches tubulaires du Bauhaus et peut-être, plus particulièrement, la chaise B32 de Marcel Breuer (circa 1928). Sauf que l’assise et le dossier cannés ont ici fait place à une simple « feuille » de « medium MDF » ondulée et le tube n’est plus chromé mais arbore une finition mate et « poudrée ». La silhouette est des plus légères, le résultat d’une extrême sobriété.
Bref, le concept de base cher à Muji a été respecté : « recherche de la fonctionnalité, choix des matériaux, épure et simplification ». L’honneur est sauf. Pas de hara-kiri en vue.

N. B. : La collection « Muji manufactured by Thonet » devrait être commercialisée, en Europe, à partir du printemps 2009, et disponible, en France, en mai. À titre indicatif : à Tokyo, Pipe et Bending coûtent 37800 yens, soit environ 315 euros pièce.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°298 du 6 mars 2009, avec le titre suivant : Muji

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