Duo

Mouvement perpétuel

Par Anaïd Demir · Le Journal des Arts

Le 13 mai 2005

De la performance à la peinture, Fabienne Audéoud et John Russell restaurent le mouvement au Confort Moderne à Poitiers.

POITIERS - L’une est française, l’autre est anglais… et les frontières qui séparent Fabienne Audéoud et John Russell sont plus géographiques que spirituelles. Est-ce un duo d’esthètes ou une association de malfaiteurs ? On penche pour l’hydre artistique à deux têtes. Au Confort Moderne, à Poitiers, ce duo franco-britannique présente sa « première hétérospective ». Une rétrospective sexuée qui démontre que l’on peut autant jongler avec les mots que laisser rebondir les formes et les idées. La collaboration des deux artistes débute en 2000 et, cinq ans plus tard, voilà qu’ils réunissent une série de tableaux que l’on pourrait croire innocemment figuratifs. Figuratifs : oui…, mais leur innocence reste à prouver. Un vent d’érotisme traverse ces toiles d’un format maximaliste. Et aussi du mouvement, une grande liberté formelle et un sens du verbe qui nous entraînent loin des clichés bien-pensants. Il n’y a qu’à voir ces corps qui se détachent sur fond noir. Çà et là, on croit reconnaître des scènes et des visages. Là, l’artiste allemand Joseph Beuys affublé de son célèbre chapeau de feutre salue le public. Sang et crucifix font partie de son intervention. Ici, nous sommes en 1971 et Chris Burden se fait volontairement tirer dessus à la carabine. Et aux mannequins vivants de Vanessa Beecroft se superposent les paroles d’un serial killer masochiste connu pour avoir apprécié les sensations de la chaise électrique. Que d’hommages à la performance et à ses icônes, des années 1970 à nos jours ! Normal, c’est la performance qui réunit les deux artistes. Vocalises, chant, improvisation de haut niveau ont poussé Fabienne Audéoud, née à Besançon, à venir à Londres… où elle travaille avec des musiciens de pointe comme Simon Fischer Turner, avant de rencontrer John Russell, un représentant des Young British Artists des années 1990. Un artiste qui a aussi fait partie du très agité collectif londonien « Bank ».
Résultat : des tableaux sulfureux où quelques tabous sont abordés : sexe, religion… S’il faut y voir un brin de provocation, il n’est jamais question de vulgarité mais plutôt d’humour noir. D’ailleurs, Audéoud et Russell peignent leurs toiles exclusivement dans l’obscurité, à la lueur des diapositives de basse qualité qui laissent suinter leurs couleurs criardes. Ils reproduisent les scènes en larges touches barbares. Mouvement, gestuelle, pulsions et vertiges sont au rendez-vous. Ces toiles qui flirtent autant avec l’abstraction lyrique qu’avec l’expressionnisme sont parfois accompagnées de textes embrasés. La vidéo vient, elle, témoigner des performances orchestrées et parfois jouées par les artistes. Comment William Burroughs a-t-il négocié son virage littéraire ? En éliminant par accident sa femme au cours d’un jeu tendancieux qu’Audéoud et Russell rejouent sous nos yeux. Il y a aussi cette performance qui a démarré sur une blague : une série de femmes mamelues et dépoitraillées jouent toutes en chœur de la batterie. La réponse à la question que pose l’exposition : « Pourquoi les femmes aiment-elle l’enfer ? » se trouve peut-être là, dans cette œuvre qui oscille entre gène et plaisir, esthétique et érotisme, humour noir et rire grinçant… Un va-et-vient continuel. Du mouvement tout simplement.

Fabienne Audéoud et John Russell, Pourquoi les femmes aiment-elles l’enfer ?

Jusqu’au 5 juin, Le Confort Moderne, entrepôt-galerie, 185, rue du Pont-Neuf, 86000 Poitiers, tél. 05 49 46 08 08, du mercredi au dimanche 14h-19h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°215 du 13 mai 2005, avec le titre suivant : Mouvement perpétuel

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