Samedi 5 décembre 2020

Art abstrait

Morellet en grand

À 85 ans, l’artiste François Morellet bénéficie d’une grande rétrospective au Centre Pompidou

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 15 mars 2011 - 701 mots

PARIS - Dans Voyage au bout de la nuit (1932), Louis Ferdinand Céline écrit rageusement, « le monde nous quitte bien avant qu’on s’en aille pour de bon […]. On n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe déjà plus personne ». Une fatalité qui ne guette guère François Morellet.

Mu par un principe de plaisir, le travail de l’artiste octogénaire n’a pas pris une ride. Car ce fils spirituel d’Alphonse Allais et de Raymond Roussel préfère jouer des systèmes en y introduisant l’humour et le hasard. Le jeu, voilà bien le maître mot de cette œuvre nourrie d’alluvions multiples, de l’art minimal à l’Art concret en passant par Dada. S’il avoue une passion pour Mondrian – « ma dette est si grande que je préfère ne pas en parler, autrement je déposerais mon bilan » –, l’artiste admet « un amour contre-nature pour l’ange exterminateur : Duchamp ».  De l’OuLiPo et de L’Os à moelle lui vient enfin son goût pour l’irrévérence. En galopin facétieux, Morellet taquine la rétine, chatouille l’espace, réinterprète et questionne son répertoire, comme en atteste la réjouissante rétrospective organisée par le Centre Pompidou, à Paris. La scénographie dynamique et récréative de Jasmin Oezcebi, agençant l’espace en « baraques de fête foraine » selon le souhait de l’artiste, souligne parfaitement la liberté de ton et l’esprit en zigzag de Morellet. Des bandes adhésives traçant d’entrée de jeu des trames parallèles inclinées sur les murs soulignent symboliquement le parcours en oblique de l’artiste rétif aux dogmes.

Pour traverser cette œuvre débutée dans les années 1950, les commissaires, Alfred Pacquement et Serge Lemoine, ont choisi vingt-six installations, les premières commencées du temps du Groupe de recherche d’art visuel (GRAV), dont Morellet fut membre fondateur en 1961. Des environnements participatifs, où le spectateur est invité à appuyer sur un bouton provoquant un flash éblouissant sur lequel apparaît l’inscription « Rouge ». Cette volonté de réveiller le regard apparaît aussi dans une installation conçue pour l’exposition « 60-72 », achetée alors par le Centre national des arts plastiques, perdue par l’institution et recréée pour cette rétrospective. Le clignotement des néons rouges déclenché par le spectateur à l’aide de deux boutons crée un rythme quasi hystérique. Tout aussi nerveuse est la syncope brutale de quatre tableaux en néon de 1963.  

Lac gelé
Hormis l’entrée en matière dédiée au GRAV, le reste du parcours escamote la chronologie au profit du butinage. Les carcans de l’art minimal et de l’Art concret volent en éclats. La Joconde se trémousse, la parfaite géométrie dessinée par le reflet des néons ondule à la surface de l’eau. Avec la pièce rococo de fin du parcours, les arcs de cercle zigzaguent comme un accordéon déréglé. Si Morellet n’a pas le carré triste, selon la formule de l’historien de l’art Didier Semin, il n’a pas non plus l’angle droit ni le néon impérial. Les fils des tubes pendouillent dans Weeping Neonly, acquisition récente du Musée national d’art moderne. L’Avalanche crée l’illusion d’un lac gelé à partir d’un mikado de néons s’inclinant selon un désordre ordonné. L’artiste se risque à la figuration avec les Géométrees, où il flirte avec les interdits de l’art abstrait en greffant à la géométrie une nature qui lui est pourtant récalcitrante. Une branche posée contre un mur a pour ombre une ligne verticale tracée au ruban adhésif. Les Défigurations réalisées à partir de 1988, dont l’une a été spécialement créée pour l’exposition, démontent les conventions des chefs-d’œuvre tels les Demoiselles d’Avignon ou la Mort de Sardanapale en juxtaposant des toiles blanches dont le format 30F correspond à l’emplacement des personnages. « J’avais envie de mettre des toiles blanches n’importe comment, mais il me fallait une justification », explique malicieusement l’artiste.

Démystificateur devant l’Éternel, Morellet chasse le sérieux par l’absurde, les gags ou les palindromes. Si l’exposition du Centre Pompidou emplit de joie le visiteur, c’est que Morellet n’a rien de daté, compassé ou surfait. Une leçon d’art et de vie dont beaucoup d’artistes, jeunes ou moins jeunes, devraient prendre de la graine.

FRANÇOIS MORELLET

Commissaires : Alfred Pacquement, directeur du Musée national d’art moderne ; Serge Lemoine, professeur à l’université de Paris-IV-Sorbonne

Scénographie : Jasmin Oezcebi

Nombre d’œuvres : 26

FRANÇOIS MORELLET, RÉINSTALLATIONS

Jusqu’au 4 juillet, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, tlj sauf mardi 11h-21h, le jeudi jusqu’à 23 h, www.centrepompidou.fr. Catalogue, 288 p., 300 ill., 39,90 euros, ISBN 978-2-84426-492-3.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°343 du 18 mars 2011, avec le titre suivant : Morellet en grand

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