Samedi 15 décembre 2018

Marina Abramovic donne corps au Boléro

Par Céline Piettre · L'ŒIL

Le 22 avril 2013 - 622 mots

La grande dame de l’art corporel Marina Abramovic, connue pour ses performances extrêmes – de la lacération à l’absorption de produits toxiques – multiplie ses collaborations avec la scène.

Après avoir interprété son propre personnage dans la pièce The Life and Death of Marina Abramovic de Bob Wilson (2011), elle revient aujourd’hui sur les planches aux côtés des chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet. En tant que scénographe cette fois, d’un Boléro de Ravel réinventé et présenté en première mondiale à l’Opéra de Paris à partir du 2 mai. 

La performance faite chair
Celle qui se décrit comme « la grand-mère » de la performance n’a rien d’une mamie. Regard hypnotique un brin médusant, corps exhibé dans un sacrifice permanent à l’art, Sphinge égotique se dévorant elle-même… À 64 ans, alors qu’elle s’apprête à ouvrir en 2014 à Hudson le Marina Abramovic Institute pour la préservation de la performance, l’artiste continue de défier ses propres limites. Comme pour Artist Is Present en 2010, au MoMA, où elle reste assise sept heures par jour pendant trois mois face aux visiteurs venus se plonger dans son regard.
Née en 1946 dans la Yougoslavie communiste, Marina est élevée durement par sa mère. C’est dans ce contexte doublement oppressif (familial et politique) qu’elle réalisera ses premières performances, jusqu’à la rencontre avec Ulay en 1975. Marina est folle amoureuse de lui. Ensemble, ils créeront les « Relation Works », se giflant ou s’embrassant jusqu’à l’étouffement. En 1988, leur rupture est l’objet d’une dernière performance : marchant sur la Muraille de Chine dans des directions opposées, ils finissent par se croiser et se séparent ensuite définitivement. Chez Marina, la vie et l’œuvre sont deux jumeaux inséparables. Le sang coule vraiment. L’émotion est réelle.

Mourir au théâtre
Bouleversée par cette séparation, elle décide de mettre sa vie en scène. Ses collaborations avec le théâtre découlent donc directement de son histoire personnelle. À partir de là, elle confie régulièrement sa biographie à un auteur. Bob Wilson est le sixième à s’en emparer, sur la demande de l’artiste. Dans The Life and Death of Marina Abramovic, encore inédit en France, il raconte l’enfance de la performeuse à travers une dramaturgie baroque et éclatée. La pièce, interprétée notamment par Willem Dafoe, est un aboutissement symbolique. Marina y assiste à ses propres funérailles, ultime fantasme narcissique d’une artiste qui a fait de son corps une œuvre.
Si elle a déjà frôlé la mort – dans Rythm 5, en 1974, couchée au centre d’une étoile enflammée, elle perd connaissance par suite d’asphyxie –, c’est Bob Wilson qui lui donne le coup de grâce. « Le théâtre est faux », a-t-elle l’habitude de dire pour le différencier de la performance. Mais avec le dramaturge américain, il se confond avec le réel, le rattrape et le double. Marina y est grimée, masquée mais sa vie intime jetée en pâture au public, comme son corps dans une performance de 1970 qui avait mal tourné.

Un mystère bien gardé
Nouveau projet scénique, le Boléro version Marina/Cherkaoui/Jalet, créé pour les danseurs de l’Opéra de Paris, est un mystère volontairement bien gardé. Dans leur note d’intention, les coauteurs insistent sur le tempo répétitif de Ravel et son crescendo musical. Il est question de transe, de rituel, d’attraction/répulsion, de désir. Au centre, un vide aspirera irrésistiblement les danseurs. On pense à une performance de 1978, où Marina et Ulay, mains dans les mains, tournent sur eux-mêmes jusqu’à ce que la force centrifuge les sépare… Quant au décor, là aussi le suspense reste intact. Patience donc….

Biographie

1946 Naissance à Belgrade (Serbie).

1973 Premières performances.

1975 Début de la collaboration avec Ulay (né en 1943).

1992 Documenta 9 à Cassel.

1997 Lion d’or à la Biennale de Venise.

2010 Rétrospective au MoMA.

Le Boléro de Maurice Ravel, mise en scène de Marina Abramovic, Opéra de Paris, Palais Garnier, du 2 mai au 3 juin 2013, www.operadeparis.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°657 du 1 mai 2013, avec le titre suivant : Marina Abramovic donne corps au Boléro

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