Samedi 22 février 2020

Lorenzo Mattotti, au-delà des frontières

Par Gérald Guerlais · L'ŒIL

Le 15 décembre 2015 - 1378 mots

Dans un quartier populaire d’un Paris en deuil, une discrète porte cochère donne accès à l’humble atelier de Mattotti. Ici travaille ce dessinateur né en 1954 à Brescia, en Italie, rendu célèbre par ses couvertures du New Yorker et par sa BD Feux, derrière lesquelles se cache un peintre accompli.

Dans les trois larges pièces de l’atelier, point d’artifice. C’est là que Lorenzo Mattotti dompte les chaos de ses visions ; là, aussi, qu’il sublime les formes et les couleurs nées dans son cerveau pour livrer des images en équilibre sensuel, entre expressionnisme et onirisme. Les murs, nus, n’affichent aucune trace d’autosatisfaction pour laisser place au travail, à la rigueur de l’artisan. Sur les tables de travail, l’obsession des images à accoucher s’écrit lentement mais sûrement au présent des crayons, fusains et pastels gras, à l’encre et à la peinture acrylique aussi, avec – magie de la création – ce même rendu esthétique que l’on appelle un style. Car la pluralité des techniques, comme celle des genres (la BD, l’illustration, la peinture, le cinéma…), n’éparpille pas Mattotti. Au contraire ; chacune des images enfantées nourrit l’autre, sans répétition. Chez Mattotti, la création est aussi transversale qu’horizontale…

Une des clés du mystère Mattotti est à chercher dans l’enfance de ce fils de militaire, déraciné au gré des mutations du père. En résultent probablement cette étonnante plasticité et son caractère résilient. Dans tout rituel – et l’artiste n’en est pas exempt – se niche le spectre de l’ennui. Aussi la réinvention est-elle fermement encouragée par d’immenses étagères où s’accumulent carnets de croquis, livres d’art, bandes dessinées et une armée de CD musicaux – du rock, mais pas seulement –, tous prêts à nourrir une inspiration vorace… Mattotti ouvre ses carnets de croquis : il n’y exerce pas tant son œil que son subconscient, laissant sa main capturer des amorces d’idées comme un herbier qui attendrait de révéler le secret de ses plantes, ou de traduire des sentiments inavouables que nos esprits n’osent d’habitude pas dénommer. Ses sentiments, Mattotti, lui, ne craint pas de les visiter.
Dans la plus grande pièce de l’atelier, les larges toiles de peinture acrylique attendent appuyées contre le mur, toutes couleurs dehors. Car Mattotti est peintre, un sacré bon peintre. Dans ses tableaux, le coloriste n’a pas son pareil pour embraser la rétine et emporter son spectateur au-delà des sensations, dans les méandres de la psyché infinie…

Mattotti au pluriel
« Infini » : c’est le titre de l’exposition actuellement présentée à Landerneau par Michel-Édouard Leclerc (MEL), mécène éclairé, qui assure la mise en lumière de l’artiste. MEL a découvert l’artiste à travers ses ouvrages de BD et, depuis, son regard ne s’est pas détaché de l’univers énigmatique de l’artiste avec lequel il a noué une authentique amitié. Pour son exposition en terre finie de Bretagne, MEL s’est entouré du méthodique Lucas Hureau – il vient de fonder avec lui les éditions Mel Compagnie des arts, dont le premier titre est consacré à l’œuvre de Mattotti – qui, après des semaines d’analyse opiniâtre de l’œuvre de l’artiste, peut partager les clés d’une œuvre, convaincu d’accompagner là un artiste incontournable. Sortant des larges tiroirs d’archives de Mattotti une illustration, escortée d’une douzaine de croquis préparatoires, il révèle la virtuosité de l’artiste, l’exigeant processus qui ne souffre aucune médiocrité et va débusquer, avec la soif du chasseur, tous les acteurs indispensables à sa mise en scène. Après avoir testé autant de pistes que de compositions, toutes très solides, dans des crayonnés lisibles au geste assuré, les choix s’opèrent jusque dans la version définitive où apparaît encore une nouvelle idée, évidemment indispensable pour traduire l’intention, poser l’ambiance, convaincre même, encore et toujours, le plus précisément possible.

Pour Lucas Hureau, c’est parce qu’il a d’abord exploré l’art séquentiel, autrement dit la bande dessinée, dont il a pourtant bouleversé de nombreux codes – les albums Feux et Caboto –, que Lorenzo Mattotti a échappé longtemps aux radars des musées et de leurs publics. Comme des radars de la critique d’art qui l’ont cantonné à cette zone d’expression populaire encore trop méprisée par des élites péremptoires… C’est pourtant dans ces cases à ciel ouvert, entre narration et plasticité, que l’artiste a poussé le plus loin ses expérimentations et les a ensuite déclinées dans d’autres genres, dont la peinture, l’ogre vénitien faisant feu de tout bois.

Mattotti Matriochka 

Face à nous, dans l’atelier, épreuves de dessin à l’appui, ne se montre pas seulement un dessinateur de BD (prix Eisner 2003), ni même un éminent illustrateur de couvertures (Télérama, The New Yorker, Vanity Fair, Libération…) et un formidable affichiste (Festival de Cannes, Ville de Paris…), voire un peintre, mais un dessinateur magistral porté par une pulsion de vie contagieuse. Bref, un artiste. Un passe-muraille qui s’exprime avec la même exigence et la même intensité sur tous les supports qui lui sont offerts.

Quels Mattotti(s) préférer d’ailleurs ? L’illustrateur de couverture, observateur attentif du travail d’Erté qui réalisa les vivifiantes couvertures de Vanity Italie ? Ou celui qui collabora avec Antonioni au film Eros pour créer le lien graphique entre trois courts-métrages ? Voire le Mattotti réalisateur du court-métrage d’animation pour le collectif Peur du Noir présenté à Annecy en 2008 ? À moins que l’on préfère son travail collaboratif avec Lou Reed, dont il a illustré l’album The Raven, lui-même inspiré d’Edgar Allan Poe ? Mais peu importe puisque, chaque fois, Mattotti fait mouche.

À l’instar des pièces de son atelier dépourvu de portes, chez Mattotti les frontières n’existent donc pas. Il n’y a que des passerelles et des sentiers à défricher. Des poupées russes enfantant d’autres poupées, jamais de clones. Passée cette mise au point nécessaire, il faut s’attarder sur l’œuvre profonde, riche d’une palette d’émotions plurielles qui collectent les conflits intérieurs avec une grâce et une intégrité remarquables. Viscéralement honnête, Mattotti ne fuit aucun sentiment, aucune phobie, si violents ou insondables soient-ils. Il les capture délicatement puis les apprivoise, non pas pour les neutraliser mais pour les coucher sur le papier, sur la toile. Une esthétique de la catharsis en somme, heureusement dépourvue de pathos et de mièvrerie romantique.

Chez l’artiste, Éros flirte parfois avec Thanatos, car le second révèle l’impérative nécessité du premier. Stupeur et sidération deviennent, à travers ses images, tolérables. Mais tout n’est pas pour autant dramatique. La vie, même en prenant de grands accents mélancoliques (voir la série des Stanza) gagne toujours à la fin. Grâce notamment à une palette colorée aussi vive que celle de Gauguin ou d’Hockney. Une chromie à réveiller les morts.

Dessiner, dessiner, dessiner 
L’assimilation des classiques a relevé de la digestion lente, les mélanges se sont avérés inventifs. Après une formation en école d’architecture, Mattotti s’est ainsi nourri, avec boulimie, de cinéma, de bande dessinée et de peinture classique. Sans qu’on ne fasse aucunement le lien direct avec son travail, Breccia, Battaglia, Altan, Crepax, Sampaya, Ghigliano l’ont surtout marqué, jeune, par leur maîtrise de la narration, de la composition et, évidemment, de leur technicité. Celle qui motive l’acte performatif pendant l’adolescence.

Les emprunts, par légions, sont sensiblement présents mais pas forcément identifiables au premier coup d’œil. Ici, on devine à peine un ciel de l’éclair vert sur la mer de Léon Spilliaert. Là, la palette audacieuse des couleurs complémentaires de Wayne Thiebaud. Ailleurs, une forêt aux couleurs explosives à la David Hockney. Ici, les courbes sinueuses et la vibration d’un Edvard Munch, là l’expressionnisme d’un Nolde, mais aussi des textures d’Odilon Redon. Ailleurs, des surfaces et des silhouettes dignes de Félix Vallotton. Dans d’autres dessins, résonnent les échos d’Alfred Kubin avec qui il partage un goût assumé pour les équilibres torturés, les chimères et les compositions autour de la dualité.

Pour accéder entièrement à l’œuvre de Mattotti, condition sine qua non : se laisser traverser par l’intense énergie de son introspection. Rarement artiste n’aura autant sondé le lâcher prise avec une telle constance d’intensité, ne sera autant passé maître dans la représentation de la désillusion de la toute puissance sans pour autant peindre la négation de l’individu. Bien au contraire, c’est la vie qui l’emporte, elle s’épanouit, même sur la brèche, dans de fulgurantes séries, fougueusement élégiaques. En ces temps troublés, comme il n’aura finalement cessé de l’explorer toute sa vie, comme un viatique, Mattotti nous démontre, plus que tout, la force énergétique de l’acceptation.

« Mattotti infini »

Jusqu’au 6 mars 2016. Fonds Hélène et Édouard Leclerc pour la culture, aux Capucins, Landerneau (29). Tarifs : 6 et 4 €.
Commissaires : David Rosenberg et Lucas Hureau.
www.fonds-culturel-leclerc.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°686 du 1 janvier 2016, avec le titre suivant : Lorenzo Mattotti, au-delà des frontières

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