Design

Logique de guerre

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 29 avril 2005

Le Salon du meuble de Milan, qui s’est déroulé du 13 au 18 avril, a été marqué cette année par de nombreuses créations s’inspirant de l’esthétique militaire

MILAN - La situation en Irak provoque des « dommages collatéraux » que l’on ne soupçonnait guère, comme le montre le Salon du meuble de Milan, qui vient de se dérouler du 13 au 18 avril. Après des éditions 2003 et 2004 qui avaient mis en avant un style de crise consécutif au grand flou légué par l’après-11 Septembre, l’édition 2005 franchit encore un pas supplémentaire. La guerre elle-même devient à son tour matière à réflexion. Mais il s’agit d’une guerre esthétisée, voire intellectualisée. D’abord, on s’étonne de la présence d’armes en tout genre. Comme ces couteaux et pistolets exhibés dans la présentation « Order », proposée par la Design Academy d’Eindhoven. D’un côté, des armes issues de la série Bagages contrôlés/3 264 articles prohibés de Christian Meindertsma. De l’autre, l’arsenal Loved Ones (« Choses chéries ») d’Elske van der Putten : de belles boîtes noires remplies de papier de soie blanche, dans lesquelles sont délicatement posées une grenade à fragmentation, une roquette de 66 mm, ou encore une mine antipersonnel, toutes réalisées en « biscuit » (porcelaine non émaillée). Le premier projet, au travers d’objets saisis par les autorités aéroportuaires, traduit les peurs et les angoisses consécutives aux attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Le second met en avant l’étrange paradoxe entre l’extrême fragilité du biscuit et l’objet lui-même, symbole de destruction massive. Ici, la réflexion est de mise. Il n’en va pas de même partout, le comble de la bêtise revenant à… Philippe Starck qui dessine, pour l’éditeur italien Flos, une collection de luminaires (lampe de chevet ou de table, lampadaire…) baptisée « Guns », composés d’un abat-jour traditionnel et d’un pied doré 18 carats en forme de pistolet, de kalachnikov ou de fusil d’assaut. On ne joue pas avec les armes, même au dixième degré.

Projet d’espérance
Davantage ironique, le Barcelonais Martí Guixé sort un livre intitulé Toy Weapons (éd. Corraini, avril 2005), dans lequel il apprend, par exemple, aux enfants comment se fabriquer un « pistolet » à partir d’un… cintre métallique. Tandis que le duo belge Studio Job truffe de motifs belliqueux le carré de textile Throw (Moooi), qui sert à recouvrir indifféremment une table ou un canapé.
Il n’y a pas que les armes en tant que telles qui inspirent, les conflits aussi. C’est le cas avec l’éditeur transalpin Edra, passé maître dans l’art d’éditer des pièces destinées à produire de l’image – et cela fonctionne, à preuve avec la présente page –, qui expose les créations du designer israélien Ezri Tarazi. Le titre de sa collection est on ne peut plus explicite : « New Baghdad ». Il s’agit en fait d’une série de tables dont le plateau est constitué de profilés industriels de fenêtres. Assemblés les uns avec les autres, ils dessinent le plan exact de la capitale irakienne. Selon Edra, c’est « un projet d’espérance », qui « révèle qu’il y a quelque chose d’extraordinaire dans le chaos et qu’il peut exister une harmonie des disharmonies et une perfection faite d’imperfections » (sic !).
Mais le chaos peut aussi tout emporter. Ainsi, cette lampe de Zaha Hadid et Patrik Schumacher baptisée Vortexx (Sawaya & Moroni). Le vortex, selon Le Robert, est ce « tourbillon creux qui se produit dans un fluide en écoulement ». Surgie d’un interstice du plafond, la forme tourne sur elle-même comme une tornade en action.
Guerre, chaos, tourbillon, pas étonnant si l’on cherche, coûte que coûte, à se protéger, à se réfugier. S’isoler sur une île n’étant pas encore à la portée de tous, plusieurs projets de « cabanes » ont ainsi vu le jour : celle du Néerlandais Bertjan Pot, Carbon Cloud, nuage de fils de carbone, celle de ces quatre anciens étudiants de l’École cantonale d’art de Lausanne, réalisée avec des « algues » en plastique moulé (Vitra), ou cette « chambre de garçon/caverne/ igloo/cave/grenier » imaginée par Ettore Sottsass (galerie Calvi-Volpi).

Mauvais goût
Histoire, sans doute, d’exorciser les vieux démons, le design joue aussi l’œcuménisme, empruntant formes et patronymes à la culture islamique. Ainsi, la suspension Kalifa d’Ernesto Gismondi (Artemide), le sofa Lukum de Patricia Urquiola (Moroso), la lampe Orientalina de Michele De Lucchi, ou encore la théière Interfilt de Piero De Vecchi (De Vecchi) qui, elle, ressemble carrément à la lampe d’Aladin… Bref, l’humour n’est jamais très loin, comme le montrent encore l’assise Dickies d’Anthony Kleinepier (Moooi), une sorte de Sacco en forme de sexe masculin, et le miroir Convex de Sebastian Wrong (Established & Sons), rétroviseur de voiture démesurément agrandi. La palme du mauvais goût revient ex aequo à John Angelo Benson pour La Chaise la plus chère du monde, une chaise électrique en bois dont les entraves sont des bracelets de diamants, et à William Sawaya (Sawaya & Moroni) pour sa collection « Barock n’roll », un mobilier à la « phraséologie néobaroque avec quelques accents provocateurs ». Épouvantable !

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : Logique de guerre

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