Mercredi 19 décembre 2018

L’image de la parole

Monographie

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 16 mars 2010 - 681 mots

Le Jeu de paume offre une rare exposition parisienne à Esther Shalev-Gerz.

PARIS - Rarement exposée à Paris bien qu’elle y vive depuis plus de vingt-cinq ans, Esther Shalev-Gerz a conçu un parcours convaincant en onze installations marquantes avec Marta Gili, directrice du Jeu de paume. Il est vrai que son principe de travail, presque exclusivement lié à des travaux de commande, et donc à des réalités humaines et des contextes historiques ou sociaux, est le plus souvent visible dans des situations non muséales.

Ainsi, dix des installations présentes au Jeu de paume ont fait une première étape en Allemagne, en Suède, au Royaume-Uni, et la gageure a été de les réadapter au « white cube », accessibles à la fois dans leur autonomie et à l’intérieur d’un parcours.

L’architecture de celui-ci parvient à rendre sensible les enjeux du travail, autour d’un rapport à l’histoire qui s’écrit à travers les expériences personnelles, la mémoire et la parole : d’où cette pratique proche d’un art du portrait, un portrait qui aurait l’ambition d’atteindre l’inaudible, l’invisible tout autant que la présence et le présent des vivants.

Les récents débats qui opposent le réalisateur Claude Lanzmann et l’écrivain Yannick Haenel, entre vérité du document et puissance de la fiction dans la construction de la mémoire, sont avec Esther Shalev-Gerz déplacés, puisque la subjectivité, entre les mains responsables de l’artiste, devient le vecteur d’une histoire incarnée et sensible.

Langue, parole, culture… 
La gravité est présente dans l’ensemble des pièces, qu’elles évoquent les camps d’extermination et la Shoah, l’expérience de l’exil et des langues, la mémoire sociale et culturelle. Elle est portée par cette manière de faire tenir la parole non seulement par les mots, mais aussi par ses silences, par les visages – et encore, au sein des multiples images construites, par des paysages souvent métaphoriques.

Loin cependant d’une rhétorique démonstrative, et à condition de prendre le temps de l’écoute, à distance aussi de l’empathie facile proposée par les dispositifs (images de détail), les œuvres mènent à une conscience sensible, faisant de l’accès à l’intime un objet de partage distancié.
On connaît le Monument contre le fascisme réalisé en collaboration avec Jochen Gerz à Hambourg-Harbourg, en Allemagne, entre 1986 et 1993, monument dont l’invisibilité (la colonne recouverte de signatures a disparu dans son socle) opère précisément comme métaphore de la conscience et de la mémoire.

La Maison éphémère pour Walter Benjamin (2000), en dépit de sa présentation un peu coincée dans le parcours, est exemplaire de la manière dont l’image (un paysage filmé depuis un taxi) devient le moyen de contact avec l’esprit de l’œuvre du philosophe. White-Out : entre l’écoute et la parole (2002) donne la mesure par la parole personnelle d’une femme de la confrontation entre Lapons et Suédois. Entre l’écoute et la parole…, présentée précédemment par le Mémorial de la Shoah à l’Hôtel de Ville de Paris en 2005 et réadaptée ici, sépare le récit du témoin de son visage.

Les trois écrans, dissociant le texte de l’expression, offrent un portrait atteignant ici encore une dimension interindividuelle forte alliée à la densité du vivant, du vécu.

C’est la mémoire personnelle de l’artiste qui fait image avec les portraits en 3D de femmes issues de son panthéon personnel (Echoes in Memory, 2007). D’eux (2009), commandée pour l’exposition, réunit une jeune intellectuelle libanaise qui évoque son expérience des langues, et Jacques Rancière, lisant des pages de son livre Le spectateur émancipé (1). Ces personnages se croisent sur deux écrans que traversent aussi des paysages, tantôt ceux de l’île Seguin en chantier, tantôt ceux d’une forêt d’une île de l’ouest du Canada. Avec une série de photographies légendées et la diffusion de chansons, l’installation concentre l’écriture propre à l’artiste : langue, parole, image, culture, personne, constituant une pièce majeure d’une œuvre que l’on souhaite voir désormais plus souvent.

Esther Shalev-Gerz, Ton image me regarde !?, jusqu’au 6 juin, Jeu de paume-site Concorde, 1, place de la Concorde, 75008 Paris, tél. 01 47 03 12 50, tlj sauf lundi, mardi 12h-21h, mercredi-vendredi 12h-19h, samedi-dimanche 10h-19h, www.jeudepaume.org. Catalogue, coédition Jeu de paume/Fage, Lyon, 160 p., 30 euros.

Esther Shalev-Gerz
Commissaire de l’exposition : Marta Gili
Nombre d’œuvres : 11 dont une créée pour la circonstance

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°321 du 19 mars 2010, avec le titre suivant : L’image de la parole

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