Mardi 11 décembre 2018

Ligne

L’horizon raisonné de Jan Dibbets

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 30 mars 2010 - 673 mots

L’artiste néerlandais explore le paysage au Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

PARIS - Engagée il y a une quarantaine d’années parallèlement au land art et à l’art conceptuel, l’œuvre de Jan Dibbets est demeurée fidèle à sa manière à un héritage hollandais, celui du paysage comme source d’abstraction, celui d’une géométrie construite par le regard, fidèle aussi à la rigueur d’un esprit de système et de jeu. Conçue par Erik Verhagen autour de la figure graphique qu’est la ligne d’horizon, l’exposition du Musée d’art moderne de la Ville de Paris revient avec des pièces récentes sur un motif fondateur du travail.

Deux groupes d’œuvres composés d’environ une vingtaine de pièces chacun constitue un parcours resserré : les premières datent de 1970 à 1974 ; les autres sont récentes, nombre d’entre elles datant de 2007. Dibbets retrouve donc cette ligne paradigmatique de la spéculation géométrique et métaphysique, que l’exposition propose comme un axe permettant de saisir la singularité du travail.

L’accrochage déploie cette ligne au travers de tout l’espace d’exposition. Cette immédiateté visuelle compte pour beaucoup dans ce que les œuvres réunies ici ont d’attachant. Elle confère une lisibilité au principe de travail. Dibbets ne déclarait-il pas, comme le rappelle le commissaire dans son texte du catalogue, citant un échange avec Lucy Lippard, que « la dématérialisation [dont la célèbre critique a fait l’axe d’un livre bien connu (1)] sera [pour lui] de plus en plus visuelle ».

En effet, l’épanchement naturaliste invoqué bien souvent sous couvert de land art trouve avec Dibbets un contradicteur de taille. Car celui-ci se montre particulièrement soucieux non de pittoresque, mais de l’aspect structurel du paysage et du monde vu comme l’angle formel de la construction de toute image paysagère.

Dimension atmosphérique
Le principe du photomontage, association de deux réalités – étendue végétale et surface marine, qui se raccordent sur la verticale de la ligne de montage des deux images et par la ligne de l’horizon –, tire, avec cette structure de grille primaire, du côté de l’abstraction et de la géométrie. Ce sont elles qui organisent cette redistribution du monde visible par le biais du tirage.

Si la composition interne des images est des plus simples, les photomontages eux-mêmes tracent au gré des planches de nouvelles figures géométriques en variation, toujours solidement organisées par l’axe horizontal. Mais Dibbets entend bien dépasser ce formalisme rigoureux, puisqu’il vise aussi à garder le lien avec le monde vécu.

La photographie est pour lui le moyen d’aller « plus loin » que Mondrian, « et en même temps [de] revenir en arrière, pour aller de l’art abstrait à un art réaliste qui aurait franchi la barrière de l’art abstrait », affirmait-il en 1980. Surtout, l’épure de paysages photographiés ouvre les paysages à leur dimension méditative.

Outre la dimension spatiale, se perçoit une dimension temporelle, entre ondoiements flous dans le vert et lignes de vague suspendues dans leur mouvement, et qui forment autant de doubles de l’horizon. Ainsi demeure au-delà de la géométrisation, et grâce à elle, la dimension atmosphérique du paysage, où l’on saura retrouver une forme de la « stimmung » romantique, délivrée des traits du pathos d’hier. Ce sentiment, refroidi, se voit entretenu par la tradition hollandaise, ici mâtiné d’une démarche singulière dans le champ de l’art conceptuel.

L’exposition a ce grand mérite de conduire au cœur de l’œuvre de Dibbets, au risque cependant de dénuder une démarche irréductible aux seuls principes identifiés ici.

Les pièces les plus anciennes, les deux vidéos et la photographie murale (Tollebeek, 2010), malignement installée sur la courbe d’une cimaise, ouvrent d’autres intelligences de l’œuvre. On se souviendra qu’entre 1974 et aujourd’hui, Dibbets a produit bien d’autres formes et gestes, que l’ARC montrait déjà en 1980 ou le Centre national de la photographie en 1991. Paris en porte aussi la trace pérenne avec le jeu sur une autre ligne virtuelle mais tangible, par ses 135 médaillons de bronze de L’Hommage à Arago (1994) ponctuant le tracé du méridien de Paris.

JAN DIBBETS

Commissariat : Erik Verhagen, François Michaud

Nombre d’œuvres : 40

Jan Dibbets, Horizons, jusqu’au 2 mai, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, av. du Président-Wilson, 75116 Paris, tlj sauf lundi 10h-18h, jusqu’à 22h le jeudi, www.mam.paris.fr.
Catalogue, éd. Snoeck, 64 p., 29,80 euros, ISBN 978-3-940953-45-2. Exposition reprise au Gemeentemuseum de La Haye (Pays-Bas), de mai à septembre 2010.

(1) Six Years, the Dematerialization of the Art Object, 1973, nouvelle édition University of California Press, 2001.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°322 du 2 avril 2010, avec le titre suivant : L’horizon raisonné de Jan Dibbets

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