Dimanche 26 janvier 2020

Spectre

L’homme invisible

Grisée par ses lectures du Britannique H. G. Wells, Marie de Brugerolle revisite l’œuvre de Larry Bell

Par Julie Portier · Le Journal des Arts

Le 28 mars 2011 - 702 mots

NÎMES - En 1966, dans un texte intitulé Entropy and the New Monuments (1), l’artiste et théoricien Robert Smithson rapprochait certaines œuvres du minimalisme américain de la science-fiction, signalant l’intérêt d’une génération d’artistes pour le genre littéraire et cinématographique.

C’est sous ce patronage que la critique actuelle réévalue l’art minimal en s’aventurant sur des pistes interprétatives aussi enthousiasmantes que la référence à la culture populaire ou la fiction, contrariant la thèse du tautologique « Ce que vous voyez est ce que vous voyez » de Frank Stella. Ce déplacement de point de vue doit beaucoup à la connaissance, en Europe, de la scène californienne des années 1960 dont Marie de Brugerolle, commissaire de l’exposition « Larry Bell. En perspective » au Carré d’art de Nîmes (Gard), est l’une des spécialistes françaises. C’est elle qui a remis Bell sur le devant de la scène grâce à ses recherches sur son assistant Guy de Cointet (lire le JdA no 343). Ainsi lui incombait-il de percer le mystère de « l’artiste qui fait des cubes en verre sur des socles transparents », en donnant au public un aperçu plus large de son œuvre.

Le parcours, qui s’ouvre sur les peintures réalisées au début des années 1960, décrit le cheminement jusqu’aux sculptures de verre métallisé. S’y reflète déjà le portrait de l’artiste en artisan de l’expérience : la toile percée d’une fenêtre sur le mur (Conrad Hawk, 1961) augure l’exploration des territoires inconnus de la perspective à bord du cube de verre. Plus loin, Larry Bell endosse la blouse de l’alchimiste, quand, dans sa machine à projeter des particules métalliques sur la plaque de verre, afin d’obtenir une surface réfléchissante sur les deux côtés (baptisée Tank), il place une feuille de papier. En résultent les étonnants Vapor Drawing, paysages d’aurores surnaturelles où la main de l’homme a totalement disparu, tandis que s’y révèle la fascination de l’artiste pour la surface et ses potentiels visuels. « Il s’agissait d’obtenir une image aussi lisse que possible », dit-il au sujet de ses Mirages entamés à la fin des années 1980 et obtenus par superposition de matériaux de rebut passés sous presse. Ces volumes réduits à deux dimensions, tels des trompe-l’œil inversés, donnent une nouvelle illustration de cette obsession à perturber les lois de la perception, où se brouillent les frontières entre plan et volume.

Malheureusement, ces « imitations de peintures » présentent peu d’intérêt esthétique, tout comme les photographies expérimentales de femmes nues (Pink Ladies) ou les vues panoramiques de parties de poker enfumées, qui ne font que véhiculer l’image d’un esprit nourri aux psychotropes. À vouloir déconstruire le mythe autoritaire du minimalisme, Marie de Brugerolle a délaissé les œuvres majeures au profit de pièces anecdotiques et d’attractions hallucinogènes comme la Time Machine (2002), miroir qui fusionne les visages des spectateurs postés de part et d’autre. Abreuvée des lectures de Larry Bell, fan de H. G. Wells, la commissaire « invite le visiteur à devenir un voyageur de la machine à remonter le temps, à perdre ses repères spatiaux temporels »… jusqu’à la perplexité.

Froide monumentalité
Pourtant, la force de l’expérience à laquelle convient les œuvres dérivées du cube de verre, dont Dutch Firt and Last (2011), cube en lévitation dans un autre insoumis aux lois de la pesanteur et de l’optique, disent tout de l’art de Larry Bell. Ses cubes en verre chargés de particules métalliques sont les faux prétendants au culte du rationalisme : par le prisme du volume parfait, l’espace se diffracte, le réel se démantèle. L’œuvre de celui qui admirait Duchamp ne peut s’adonner aux jeux de miroir et de transparence que dans la rencontre avec le corps du visiteur. Cette implication physique mène inévitablement de la perception à l’introspection, et celui qui voit disparaître son reflet dans l’œuvre ne pourra que songer à sa place dans le monde. Le formalisme de Bell murmure son discours politique quand la monumentalité froide des installations en verre a été perçue, par certains de ses contemporains, comme le mimétisme des immeubles aveugles où siège le pouvoir. Enfin, les premiers cubes, où Larry Bell emprisonne le vide dans les années 1960, n’ont-ils pas le format du poste de télévision ?

Notes

(1) In Artforum, vol. V, no 10, juin 1966

LARRY BELL

Commissariat : Marie de Brugerolle, critique d’art

Nombre de salles : 9


LARRY BELL. EN PERSPECTIVE
Jusqu’au 22 mai, Carré d’art, place de la-Maison-Carrée, 30000 Nîmes, tlj sauf lundi 10h-18h, tél. 04 66 76 35 70. Catalogue, éd. Presses du réel, 35 euros, ISBN 978-2-8406-6415-4

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°344 du 1 avril 2011, avec le titre suivant : L’homme invisible

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