Dimanche 18 février 2018

L’extraordinaire surgit de l’ordinaire

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 24 juin 2009

La 12e édition du festival PHotoEspaña explore, au présent et au passé, le thème du quotidien.

MADRID -  « L’homme sera quotidien ou ne sera pas », annonçait dès 1947 le penseur marxiste Henri Lefebvre. S’inspirant de cet aphorisme, la 12e édition du festival madrilène PHotoEspaña (PHE09) explore le thème, plus réflexif qu’avant-gardiste, du « quotidien » en 74 expositions qui réunissent 259 auteurs. Des années 1930 à nos jours, ce programme fait se côtoyer les photographes Jindrich Styrsky, Ugo Mulas, Larry Sultan, Malick Sidibé, Annie Leibovitz, Mauro Restiffe et les cinéastes Iñigo Manglano-Ovalle, Zhao Liang et Pedro Costa. Fort de 660 000 visiteurs l’an dernier, ce festival d’arts visuels, qui sert l’image d’une capitale culturelle en pointe, a bouclé un budget global de 3,3 millions d’euros, en baisse de 10 %, grâce aux aides renouvelées de la Ville et de la région de Madrid, du ministère espagnol de la Culture et du mécénat d’entreprise (Fundación Telefónica, Banco de Santander, BBVA). Ce dernier assure 70 % de son financement selon les organisateurs. Après le Portugal, où il s’étend depuis 2004, PHE09 part à la conquête de l’Amérique latine, nouvel Eldorado photographique.
« Dans le contexte socio-économique et politique actuel, le thème du quotidien, qui traite de la perception et de l’expérience de sujets banals, veut attirer l’attention sur le présent en montrant que l’on peut réinventer l’histoire », explique le Portugais Sergio Mah, commissaire général de la manifestation jusqu’en 2010. Le photojournalisme a été écarté d’un programme centré sur l’appropriation d’archives publiques et privées ainsi que sur un nouveau genre documentaire où se mêlent faits réels et fictions. « Un fort regain d’intérêt pour le quotidien s’observe dans la culture contemporaine de l’image », poursuit Sergio Mah. Curieusement, les blogs photographiques , qui prolifèrent sur le Web, ne sont pas examinés.

Profondeur et trivialité
Comment se vivait une crise économique hier ? L’œil légendaire de l’Américaine Dorothea Lange garantit le succès populaire de l’exposition « Les années cruciales », qui fait écho à l’actualité. En 1929, à San Francisco, cette portraitiste donne un visage aux files de chômeurs nées du krach boursier new-yorkais. Lorsque la Grande Dépression des années 1930 jette sur les routes de l’exode californien des familles de fermiers ruinés, Lange documente leur vie quotidienne pour le compte de l’administration gouvernementale FSA. Ses séries légendaires de portraits aussi puissants que poignants qu’illustre l’icône Migrant Mother, 1936 abondent en « Maternités » figurant des enfants en guenilles. Ses documents sur les Américains d’origine japonaise internés en Californie de 1942 à 1946 en représailles à l’attaque de Pearl Harbour témoignent d’une discrimination ethnique longtemps occultée.
Actualisant la théorie d’Henri Lefebvre, qui voyait la profondeur se dévoiler sous la trivialité et l’extraordinaire surgir de l’ordinaire, l’exposition « Evidence » – tirée du livre éponyme – montre d’insolites instantanés décontextualisés qu’Harry Sultan et Mike Mandel ont tirés d’archives judiciaires ou scientifiques. Plus ambitieuse, la rétrospective « Les années 70 », qui regroupe vingt-trois auteurs parmi lesquels Eugene Richards, William Eggleston, Alberto Garcia-Alix, David Goldblatt, Sophie Calle, Christian Bolstanski, Hans-Peter Feldmann ou Kohei Yoshiyuki discerne les pratiques documentaires, sérielles, le photo-texte, le regard sur l’intime, la mise en scène qui caractérisent cette période clef où la photographie entre dans le champ de l’art contemporain.
L’œuvre de Patrick Faigenbaum ajoute le concept de tableau photographique, tandis que l’exposition de Gerhard Richter, « Photographies peintes », composée d’images intimes, réunit un ensemble inédit de 410 œuvres des années 1989 à 2008 provenant de collections privées. Ce corpus majeur reste à explorer. De voitures piégées en cessez-le-feu vécus au quotidien, le projet conceptuel « The Atlas Group » (1989-2004), de l’artiste libanais Walid Raad, restitue l’histoire contemporaine de la guerre au Liban sous forme de narrations complexes qui amalgament vraies statistiques, images de presse et biographies imaginaires. Ados shootés, orphelins placés sous l’œil d’oiseaux hitchcockiens, marins à la dérive : les images brutales de « Glory Days », de l’Ukrainien Sergey Bratkov, confrontent le visiteur aux tabous d’une société postsoviétique déliquescente. L’ensemble pâtit de mises en scène équivoques de femmes inséminées ou d’enfants mannequins qui contredisent la diatribe de ce cofondateur du réalisme radical. Aux antipodes, la section « Descubrimientos » (Découvertes) promeut de jeunes talents du Mexique et du Pérou qui révèlent le journal baroque d’un chauffeur de taxi (Fernando Gomez) et le théâtre grotesque d’un urbanisme du pauvre (Livia Corona). Affirmant son identité latine, PHE10 a déjà des vues sur la création émergente au Brésil et au Salvador.

À noter : le prix PHE09 du Meilleur livre de photographie international a été décerné à Weegee the Famous, collection M M Auer, Montpellier, 2008.

PHotoEspaña

Jusqu’au 26 juil., Madrid, www.phedigital.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°306 du 26 juin 2009, avec le titre suivant : L’extraordinaire surgit de l’ordinaire

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