Mercredi 12 décembre 2018

Anthologie

L’espace poétique de territoires politiques

Au MUAC de Mexico, Cildo Meireles entraîne les visiteurs dans de multiples expériences perceptives, à travers œuvres anciennes et récentes

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2009 - 690 mots

MEXICO - Dans l’art de Cildo Meireles, quelles que soient leurs dimensions, imposantes ou minuscules, ses œuvres s’imposent toutes comme autant de territoires d’exploration. Des lieux où le spectateur n’est pas convié mais presque contraint de voyager, voire de se perdre (au sens figuré) dans les arcanes d’une étroite relation où tant son physique que son mental sont conduits à une découverte touchant à l’espace au sens élargi.

Après la Tate Modern de Londres et le Macba (Musée d’art contemporain de Barcelone), l’exposition que lui consacre le MUAC (Museo Universitario Arte Contemporáneo) à Mexico en constitue une remarquable démonstration avec des travaux couvrant l’ensemble de sa carrière. Dès la fin des années 1960, l’artiste, né en 1948, pose les principes d’un examen critique et singulier de la dialectique corps/esprit dans laquelle se fondent les influences du néoconcrétisme brésilien, dans sa dimension sensorielle et participative, et la volonté d’approcher un art conceptuel alors en pleine expansion. Nombreux sont les dessins sur papier millimétré qui s’emparent de la question spatiale en déclinant des coins ou des volumes géométriques qui, tout en étant virtuels, trouvent une matérialisation concrète dans l’espace physique grâce à des parois de bois pour les uns, ou des fils de laine tendus pour les autres, devenant des arêtes de situations spatiales (Virtual Spaces : Corners, 1968, et Virtual Volumes, 1968-1969). Ce corpus de travaux est logiquement complété par Occupations (1968-1969), dont l’artiste dira qu’il s’agissait « presque de prendre violemment possession de l’espace ».

Un chemin à inventer
Entre réel et virtuel, Meireles place dès ses débuts le spectateur au cœur de son dispositif artistique, l’impliquant dans des découvertes qui sont autant d’expériences à multiples degrés de perception. La convocation du sensitif s’y révèle toujours essentielle, comme l’accentuation d’un équilibre ob-tenu en combinant réel symbolique et imaginaire. Ainsi, dans cet espace clos à l’intérieur duquel, pieds nus, le visiteur, plongé dans le noir complet, chemine sur du talc jusqu’à être appelé par une lueur qui, au détour d’une paroi, se révèle être une chandelle (Volatile, 1980-1994). Ou Através (À travers, 1983-1989), œuvre émotionnellement très chargée où un chemin doit être inventé par chacun à travers une multitude d’obstacles (grilles, stores, barrières de bois…) posés sur du verre brisé que les pas continuent de broyer. Et encore Red Shift (1967-1984), œuvre phare en trois parties où la reconstitution d’un intérieur totalement rouge, jouant tant sur l’accumulation que sur la qualité de la nuance, cède le champ à une bouteille d’où se déverse un liquide rouge, puis à un lavabo souillé (par du sang ou de la peinture ?). Au-delà de la très forte dimension psychologique dont sont chargées ses œuvres, l’artiste parvient à positionner finement cette relation corps/esprit sur un terrain politico-social d’autant plus perceptible que le Brésil est soumis à une dictature militaire de 1964 à 1985. Toute l’intelligence du travail de Meireles tient dans le fait que l’approche, la découverte et la lecture du territoire à laquelle il s’astreint et convie le regard fait de l’espace public le terrain d’une rêverie conceptuelle bien ancrée dans le réel. Ainsi le voit-on interroger l’échange et la valeur – réelle ou symbolique – avec des billets de banque dont il modifie l’apparence ou la valeur (Money Tree, 1969 ; Zero Dollar, 1978-1984…), ou s’intéresser à la bouteille de Coca-Cola comme emblème des biens de consommation autour desquels s’articulent les mécanismes sociaux (Insertions into Ideological Circuits: Coca-Cola Project, 1970). Un regard sur le politique qui ne se départ pas d’une poésie intrinsèque, comme dans cette série d’actions et de cartes géographiques où est imaginée une nouvelle forme d’interaction avec le territoire (Physical Art, 1969). Ou encore ce tapis en mailles de fer qui, en les recouvrant, capture des balles et ballons de tailles variées (Glovetrotter, 1991). Une captivante et curieuse métaphore du monde où, à défaut de le comprendre, chacun s’interroge sur les voies pour y trouver sa place.

 

CILDO MEIRELES, jusqu’au 10 janvier 2010, Museo Universitario Arte Contemporáneo, Insurgentes Sur n° 3000, Centro Cultural Universitario, Delegación Coyoacan, Mexico, tél. 52 56 22 69 72, www.muac.unam.mx, tlj sauf lundi-mardi 10h-18h, jeudi et samedi 12h-18h. Cat. éd. Macba, 192 p., 24 euros, ISBN 978-84-89771-73-4.

CILDO MEIRELES
Commissaires : Vicente Todoli et Guy Brett, directeur et conservateur, Tate Modern
Nombre d’œuvres : 39

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°309 du 18 septembre 2009, avec le titre suivant : L’espace poétique de territoires politiques

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