Mercredi 24 octobre 2018

Hommage

Les vérités contraires

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 juillet 2007 - 642 mots

L’Académie de France à Rome revient sur le parcours de Gilles Aillaud, qui explore habilement la duplicité du simulacre.

ROME - L’exposition se clôt sur un petit dessin sommairement exécuté au crayon. Une paire de jumelles en position verticale, dans l’attente d’être saisie (Jumelles, 1978). Bien loin d’être anecdotique, ce clin d’œil de fin de parcours apparaît comme un hommage appuyé aux capacités d’attention et d’observation de Gilles Aillaud (1928-2005), à qui l’Académie de France à Rome consacre une belle exposition retraçant sa carrière.
D’observation, il est en effet question tout au long de l’accrochage. Les tableaux animaliers – pour la plupart des scènes de zoo lascives où le temps semble suspendu et l’inaction le dispute à l’ennui – regorgent de détails réalistes. Détails d’un mimétisme qui instille le doute, comme avec ces serpents dont la couleur de peau se fond dans le motif du carrelage environnant, presque jusqu’à la dilution (Python, 1975). L’étude de l’espace est également si minutieuse que les cages ou autres structures d’enfermement semblent relever d’une analyse au sein de laquelle l’animal n’interviendrait qu’à titre d’alibi.
Les toiles d’Aillaud sont en effet construites à l’aide de cadres redoutables de précision et d’efficacité. Dans les piscines abritant des hippopotames (Hippopotame, 1973 ; Pièce inondée, hippopotames, 1978) ou les cages retenant des fauves (Grille no 2, 1964 ; Panthères, 1977), des quadrillages aux compositions rigoureuses – voire savantes quand le soleil et les jeux d’ombre en accentuent la complexité –, découpent et structurent un espace social où toute tentative d’évasion (cf. le titre de l’exposition) devient vaine. Même les lignes de fuite jamais ne permettent de sortir, mais toujours, inéluctablement, butent sur un fond infranchissable.
À ces lieux d’incarcération succéderont des œuvres ouvertes et moins orthonormées. La grande galerie de la Villa Médicis offre un enchaînement de panoramas où l’évasion est cette fois effective. Le regard prend le large, notamment grâce à la présence marine, avec une série de trois Marée basse (1986) et plus encore un Vol d’oiseaux et plage (2001) aux tonalités orangées. La sévérité et la rigueur de représentation typique des années 1970 ont laissé place à une touche libre et soyeuse.
La confrontation des époques prouve à quel point la peinture de Gilles Aillaud est dans son entier faite de contrastes. À la fermeture réplique l’ouverture, à l’éloignement répond une grande proximité entre sujet et spectateur, à une sensation de réalisme s’oppose un sentiment d’artificialité… Or, si l’on en revient à l’approche directe et frontale mêlée d’un degré de véracité plus ou moins élevé qui caractérise les travaux de la première période, se pose inévitablement la question de la ressemblance, voire du simulacre. Une question qui pourrait apparaître comme un programme, tant elle semble au cœur de la réflexion d’un peintre écrivant, en 1987, que « contradictoire et lacunaire, la ressemblance doit déjouer les apparences, et aussi ce qui s’oppose aux apparences ».
C’est là que se révèle l’habileté d’un artiste chez qui l’usage de l’imitation, à travers l’attraction qu’elle induit, ne sert pas à imposer une vérité, mais vise au contraire à provoquer chez le regardeur une mise à distance, visuelle et critique. « Parce que ce qui ressemble demeure différent, la ressemblance est l’instrument de la séparation », ajoute Aillaud un peu plus loin.
Sans doute est-ce pourquoi dans certains tableaux, tel cet Hippopotame enfermé de 1967, les barreaux de la cage tendent à disparaître. Bien que matérialisées, les lignes droites se fondent dans leur environnement, comme si la qualité de la représentation ne rendait plus leur présence nécessaire, entretenant une confusion entre négation et affirmation. Peut-être en prémices à l’évasion?

GILLES AILLAUD. ÉVASIONS

Jusqu’au 9 avril, Académie de France à Rome - Villa Médicis, Viale Trinità dei Monti, 1, Rome, tél. 39 06 67 61 1, www.villamedici.it, tlj sauf lundi 11h-19h. Catalogue, coéd. Hazan/Académie de France à Rome, 160 pages, 35 euros, ISBN 978-2-7541-0145-5.

GILLES AILLAUD

- Conseiller scientifique : Philippe Dagen, critique d’art - Nombre d’œuvres : 44 - Surface d’exposition : 700 m2

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°255 du 16 mars 2007, avec le titre suivant : Les vérités contraires

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