Vendredi 19 octobre 2018

Marti Guixé

Les nourritures extraterrestres

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 30 avril 2004 - 599 mots

Marti Guixé, 40 ans, a été designer jusqu’en 2001. Depuis, il préfère se présenter comme « ex-designer », car le préfixe ex « abolit les frontières entre les différents domaines de la création ». Pour lui, c’est surtout une façon de mettre en avant les idées, plus que les objets : « J’ai abandonné depuis longtemps l’idée d’un design qui repose sur les objets physiques et le travail manuel. » Provocateur Marti Guixé ? Assurément. À preuve, le slogan blanc sur fond rouge qu’il a apposé sur les sacs de la firme Camper : « Si vous n’en avez pas besoin, n’achetez pas ! » Pour le chausseur espagnol, dont il est depuis plusieurs années l’équivalent d’un conseiller artistique, Guixé a aménagé, et aménage encore aujourd’hui, une flopée de boutiques à travers le monde (Barcelone, New York, Londres, Munich, Tokyo, Madrid, Rome, Los Angeles…). C’est avec une étonnante liberté que ce Barcelonais manie l’ironie. En particulier dans un domaine encore peu exploré par ses ex-confrères les designers, et qui lui est cher : la gastronomie. Il vient d’ailleurs de rassembler toutes ses recherches autour de la nourriture dans un livre intitulé The Marti Guixé Cook Book, A Meta-Territorial Cuisine.
L’an passé, à San Sebastián, lors d’un congrès de critiques d’art et de conservateurs d’exposition, il a proposé à neuf pintxo-bars – un pintxo est un snack caractérique du Pays basque – de créer, pour l’occasion, un pintxo spécial. Pour le réaliser, chaque barman devait, transgression absolue, mélanger ses trois pintxo favoris dans un mixer. Le mélange obtenu fut baptisé « El Pintxo de la Cumbre » ou « le pintxo des congrès ».
Si son compatriote Ferran Adrià, l’alchimiste du restaurant El Bulli, à Cadaqués, concocte des tapas version « haute couture » – tempura (beignets japonais) aux œufs de truites, ravioli de mangue caramélisés, caviar de melon… –, Marti Guixé, lui, en invente dans une version beaucoup plus déjantée. « Faux, fait remarquer l’ex-designer. Mon livre est un vrai livre de cuisine, d’ailleurs toutes les recettes sont consommables. » On y retrouve ainsi quelques-uns de ses plats fétiches, en particulier la Potato Omelette siglée Calvin Klein, mets emblématique de son rêve utopique, mais parti en fumée, de lancer des restaurants gratuits sponsorisés par de grandes marques du luxe. À première vue, certaines recettes semblent comestibles. D’autres, en revanche, se révèlent plutôt loufoques. Ainsi cet Autobahn Cake, un biscuit avec une empreinte de pneu en relief, que l’on réalise en roulant sur la pâte avec les roues de sa voiture. Ou encore cette recette de boulettes délirante, baptisée « Goût d’une multinationale du fast-food », et qui se prépare ainsi : « 1. Acheter dans un fast-food un menu standard ; 2. N’oubliez pas le ketchup et autres sauces qui vont agir comme liants ; 3. Prenez les ingrédients ; 4. Mixer tout ensemble, y compris les sauces ; 5. Faire des boulettes ; 6. Déguster la «marque». » Une variante invite à procéder de manière identique avec un repas servi à bord d’une compagnie aérienne. « L’idée est tout simplement d’offrir au lieu du goût des ingrédients le goût d’une marque », précise Guixé.
Les gastronomes les plus intrépides pourront tester très bientôt quelques-unes de ces recettes « méta-territoriales ». La société Camper devrait en effet ouvrir, en mai, à Barcelone, à deux pas du Musée d’art moderne (Calle Elisabets, 9), un restaurant nommé « Food Ball ». Guixé en a imaginé le concept et la communication. Mieux vaut donc avoir l’estomac sérieusement accroché !

The Marti Guixé Cook Book

Ed. Imschoot Uitgevers, Gand, Belgique, 25 euros. Informations : www.imschoot.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°192 du 30 avril 2004, avec le titre suivant : Les nourritures extraterrestres

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