Samedi 15 décembre 2018

Pop art

Les images é/mouvantes d’Andy Warhol

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 12 mars 2008 - 798 mots

Axée sur les films et les vidéos, l’exposition du Moderna Museet montre un artiste à l’aise avec tous les types de médiums.

STOCKHOLM - On revient toujours sur les lieux du crime. Ainsi, en est-il pour Andy Warhol (1928-1987) de retour au Moderna Museet [Musée d’art moderne] de Stockholm, quarante ans après sa mythique et première rétrospective hors de son pays natal, montée alors par feu Pontus Hulten (1924-2006), directeur dudit musée et futur patron du Centre Georges Pompidou, à Paris (1974-1981). Être un tant soit peu original sur l’artiste new-yorkais et son œuvre n’est évidemment pas un exercice facile. « Sur Andy Warhol, tout a été fait, tout a été montré, admet d’emblée Eva Meyer-Hermann, commissaire de l’exposition. Aujourd’hui, Andy Warhol est devenu une marque comme celles que l’on trouve dans les supermarchés. Je pensais qu’il fallait revenir à son côté artistique, montrer au public qu’il allait au-delà de Marylin ou des boîtes de soupe Campbell ».
La présente (et vaste) exposition s’intitule « Other Voices, Other Rooms », titre également du premier roman de Truman Capote, « un auteur que Warhol admirait et surtout un livre qu’il adorait, explique Eva Meyer-Hermann. Cet ouvrage fut, en effet, pour lui une révélation. La quête de l’identité y est fondamentale, tout comme elle l’a été tout au long de sa vie ». Eva Meyer-Hermann a passé « des jours et des nuits » dans les archives de Warhol à visionner ses films. « Certes, ils demandent un temps différent, une attention autre, mais ils sont assurément une clé pour comprendre Warhol d’une autre manière, insiste-t-elle. C’est pourquoi l’image mouvante est au centre de l’exposition ». Elle y est en force. Jugez-en plutôt : trente-et-un films, quarante-deux émissions de télévision, quarante « Screen Tests » [« portraits muets filmés »] et six vidéos forment la pierre angulaire de cette présentation. Laquelle est agrémentée d’une section plus « classique » qui réunit des toiles (quarante-deux), des dessins (vingt-trois), des photographies (quatre-vingt-un), des Polaroïds (cent), ainsi que des planches contact, des magazines, des pochettes de disques, des livres d’artistes, des bandes audio, etc. Au total : 706 « Items » [pièces]. La scénographie, signée par l’agence berlinoise Chezweitz & Roseapple, est plutôt efficace. Sous une série de « nuages » sont disposées des assises aux formes organiques et confortables, ainsi qu’une multitude d’écrans parfaitement audibles individuellement. La mise en abîme de toutes ces images est assez vertigineuse. Belle astuce : chaque cartel décompte le temps de projection écoulé, histoire de ne pas rater le début d’un film.

Rareté des images
Défilent évidemment les œuvres les plus connues, notamment ces films des années 1960, Sleep – le poète John Giorno en train de dormir –, Chelsea Girls – portrait des stars de la Factory – ou Empire – l’Empire State Building filmé en continu presque huit heures durant. Mais il y a aussi des images beaucoup plus rares comme John & Ivy – le « réalisme domestique » d’un couple dans un appartement de l’East Village – ou Paul Swan – le corps défraîchi d’un vieux danseur. Warhol décortique l’humain au plus près, le quotidien aussi – dans Mrs Warhol, il montre sa maman en train de repasser ou de faire la cuisine –, et flirte avec l’étrange voire le désopilant – dans The Nude Restaurant, tous les convives sont attablés, nus, et conversent sur l’œuvre du poète Allen Ginsberg, comme si de rien n’était. Plusieurs films sont tournés à soixante images par seconde (au lieu des vingt-quatre « réglementaires »). Une fois projeté à vitesse normale, le geste se décompose lentement, au ralenti. Aussi, dans Henry Geldzahler (1 heure et 39 minutes, 1964), du nom du conservateur en art contemporain du Metropolitan Museum of Art de New York, ledit Geldzahler, allongé dans un sofa, fume un cigare ou triture ses lunettes de soleil dans une ambiance douceâtre qui peut aisément devenir suffocante.
Dans une salle adjacente se déploie tout le travail de Warhol pour la télévision, des émissions pour les chaînes câblées de New York à celles de la naissante MTV, oscillant entre rencontres avec des personnalités phares des arts plastiques et entretiens avec des stars du rock and roll. Le plus étonnant est de voir avec quelle facilité Warhol remplace le médium avant-gardiste – le film – par celui de masse – la télévision –, voire gomme les frontières entre art et commerce. Cette exposition met en tout cas en lumière l’absence de hiérarchie entre les divers médiums. Peinture, photographie, bande audio, film ou émission de télévision, tout avait, pour lui, la même valeur. Warhol en usait indistinctement avec une aisance déconcertante.

« ANDY WARHOL, OTHER VOICES, OTHER ROOMS », jusqu’au 4 mai, Moderna Museet, Skeppsholmen, Stockholm (Suède), tél. 46 8 519 552 00 ou www.modernamuseet.se, tlj sauf lundi 10h-18h, mardi 10h-20h.

ANDY WARHOL, OTHER VOICES, OTHER ROOMS

- Commissaire de l’exposition : Eva Meyer-Hermann, curatrice indépendante (Cologne)
- Scénographie : Cabinet d’architectes Chezweitz & Roseapple (Berlin)
- Nombre de pièces : 706

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°277 du 14 mars 2008, avec le titre suivant : Les images é/mouvantes d’Andy Warhol

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