Photographie

Les défis d’Éric Poitevin

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 10 novembre 2014 - 634 mots

Dans une belle exposition monographique, le Frac Auvergne fait dialoguer entre elles vingt-cinq années d’une création pleinement ancrée dans l’histoire de la photographie.

CLERMONT-FERRAND - Les photographies d’Éric Poitevin ont été les premières à entrer en 1997 dans les collections du Frac [Fonds régional d’art contemporain] Auvergne dévolues alors uniquement à la peinture selon le souhait de Valéry Giscard d’Estaing, son président à l’époque. Ce ne fut cependant qu’à la faveur d’une méprise : celle de ce dernier, séduit par les douze peintures qu’il crut voir lors d’une commission d’achat. L’erreur d’interprétation soulignée, l’ancien président du Frac Auvergne ne put se rétracter. Les œuvres d’Éric Poitevin furent acquises et la photographie s’inscrivit au même titre que la peinture au rang des achats du Fonds. Le trouble n’en fait pas moins partie intégrante des images de Poitevin, il en est même un des fondements.

L’exposition de Clermont-Ferrand éclaire les vingt-cinq dernières années de création, parallèlement à la parution aux Éditions Toluca (Paris) d’une monographie conçue à la manière d’un catalogue raisonné sur la production du photographe de 1981 à 2014.

Devant ces paysages de sous-bois, ces cerfs abattus ou oiseaux morts suspendus à un fil, portraits ou nus grand ou moyen format, le regard ne peut se dérober. Dans l’autonomie propre à chaque image, ou dans la mise en dialogue des différentes séries présentées lors du salon Paris Photo, chez Peter Freeman, Inc., sa galerie, Éric Poitevin instaure un rapport d’intimité immédiat, une proximité. La puissance des images attire, déconcerte ou rebute selon le ressenti éprouvé devant le regard et le corps encore chaud de vie de ces cervidés abattus, devant la clarté de la peau des femmes de tout âge allongées ou assises, nues dans un décor invariablement évidé et méticuleusement construit sur un fond monochrome clair, baigné de lumière.

Un calme souverain règne, que ce soit dans ses photographies en couleurs, dans celles en noir et blanc des débuts – ainsi ici quatre portraits de religieuses réalisés lors de son séjour à la Villa Médicis en 1990 – ou plus récentes. Sans aucune gravité, Éric Poitevin transcende son sujet dans une écriture minimaliste visant à ne retenir que l’infime expression de la réalité éprouvée. Qu’il soit humain, animal, arbre ou plante, le corps terrestre se fait miroir métaphorique d’un corps charnel inscrit dans un temps, une temporalité liée à sa mise à nu et que le médium photographique saisit au plus près jusqu’à rendre le palpable.

Absence de narration
Chez Éric Poitevin, la simplicité apparente de l’image dépourvue de toute narration porte en elle les enjeux masqués que sous-tend chaque série. Telle sa dernière série d’oiseaux suspendus, écho aux natures mortes de volatiles du photographe Eugène Cuvelier (1837-1900), aux photographies de sous-bois également, source d’inspiration pour ses images de paysage. Poitevin vient de l’histoire de la photographe. Et le rappelle à ceux qui rapprochent ses œuvres d’une certaine tradition picturale. « Je ne pense pas que la photographie (et la mienne en particulier) rejoue une histoire de la peinture », précise-t-il à Jean-Charles Vergne, directeur du Frac, dans l’ouvrage mentionné plus haut. « La peinture, me semble-t-il, a définitivement changé de trajectoire avec l’apparition de la photographie et la photographie doit avoir la sienne propre […]. Il ne s’agit pas pour moi d’esquiver la peinture […]. J’ai une relation réelle et forte à celle-ci tout en me sentant résolument photographe et sans aucun complexe, gaiement. Je fabrique des images qui répondent très souvent à d’autres images appartenant à l’histoire de la photographie. » Et l’auteur de se mettre lui-même au défi, à l’instar des photographes primitifs, de constituer son propre alphabet, indissociable des liens qu’il entretient avec le biotope d’où il vient, la Lorraine, en particulier Mangiennes, où il vit, à quelques kilomètres de Verdun.

Éric Poitevin

Commissaires : Éric Poitevin et Jean-Charles Vergne, directeur du Frac Auvergne
Nombre d’œuvres : 54

Éric Poitevin

Jusqu’au 4 janvier 2015, Frac Auvergne, 6, rue du Terrail, 63000 Clermont-Ferrand, www.frac.auvergne.fr ; tlj sauf lundi et jf, 14h -18h du mardi au samedi, 15h-18h le dimanche. Monographie Éric Poitevin. photographie 1981-2014, Toluca Éditions, 432 pages, 49 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°423 du 14 novembre 2014, avec le titre suivant : Les défis d’Éric Poitevin

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