Vendredi 19 octobre 2018

L’en deçà de l’outrenoir

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 16 février 2017 - 521 mots

GENÈVE - Du cartel à l’audioguide, l’exposition génère un nombre croissant de dispositifs de médiation.

Si cette inflation accompagne, depuis Malraux au moins, l’incantation à la démocratisation culturelle et à la diversification des publics, la muséographie contemporaine mobilise de plus en plus volontiers les nouvelles technologies – casques de réalité virtuelle, systèmes de réalité, applications et même deep learning. Avec plus ou moins de bonheur, ces outils n’offrent pas seulement d’enrichir l’interprétation de l’œuvre, mais aussi d’en personnaliser autant que possible la lecture. Ils concourent en somme à faire de l’exposition une expérience, forcément singulière, souvent participative. À l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), l’exposition « Noir, c’est noir ? » pousse à fond cette exploration des opportunités de médiation offertes par les technologies les plus avancées. Née d’un partenariat entre l’université suisse et la Fondation Gandur visant à rapprocher art et recherche (via la création notamment d’une chaire d’humanités digitales), elle se propose, à travers un ensemble de cinq « expériences » et d’une vingtaine de toiles, de répondre à cette question : comment la science peut-elle aider à entrer dans l’œuvre d’un artiste ? Le résultat ? Un regard précis, scrutateur et souvent audacieux, sur l’œuvre de Pierre Soulages. Si l’artiste aux outrenoirs n’est pas, loin s’en faut, surreprésenté dans la collection de Jean-Claude Gandur – il n’en possède qu’un seul –, son expérimentation obsessionnelle des effets lumineux de la matière offre en revanche un point de départ idoine pour quiconque souhaite aborder scientifiquement tout processus créatif. Les dispositifs imaginés par quatre laboratoires de l’EPFL et les start-up qui en sont issues abordent ainsi successivement les invariants de l’œuvre de Soulages : couleur, lumière, texture. Après une « entrée en matière » immersive et interactive qui offre une mise en abyme de l’exposition, « Noir, c’est noir ? » envisage d’abord la manière dont l’œil perçoit cette « non-couleur » et réunit sous la houlette du conservateur-restaurateur Pierre-Antoine Héritier une bibliothèque de trente-deux pigments (de l’oxymorique noir ivoire au noir de café) déclinés sur diverses surfaces, mates et brillantes. Cette « polyvalence chromatique » donne ensuite lieu à divers dispositifs interactifs : l’un, fondé sur l’utilisation d’une caméra hyperspectrale, permet au visiteur de mesurer les différentes nuances de couleur animant un outrenoir ; plus loin, un balayage lumineux contrôlé par le visiteur offre de vérifier, dans le détail d’une toile, l’impact des variations de lumière sur la perception de la matière ; en fin d’exposition, le laboratoire d’informatique graphique et géométrique de Mark Pauly explore grâce à la numérisation 3D les effets caustiques, qui forment un contrepoint exact aux recherches de Soulages. Mais le clou de l’exposition, et sans doute le dispositif le plus prometteur, réside dans le projet conduit par le LCAV et la start-up ARTMYN. Grâce à un procédé de captation photographique, il permet de visualiser un tableau en 5D et d’en explorer la texture et les effets de lumière dans leurs moindres détails. Outre qu’il offre sur l’œuvre de Soulages des points de vue insoupçonnés, cet outil déborde très largement l’enjeu muséographique a priori assigné au partenariat entre la Fondation Gandur et l’EPFL : sa précision et son niveau de détail pourraient aussi intéresser restaurateurs de tableaux et assurances – offrant un débouché commercial à des dispositifs coûteux.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°699 du 1 mars 2017, avec le titre suivant : L’en deçà de l’outrenoir

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