Lundi 16 septembre 2019

Rétrospective

Le théâtre de Michaël Borremans

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 20 mai 2014 - 468 mots

À Bruxelles, Bozar consacre au peintre flamand une exposition majeure, qui donne à voir l’atmosphère étrange et incertaine de ses tableaux et dessins.

BRUXELLES (BELGIQUE) - Coincé sur un petit bout de mur, un écran plasma de taille modeste attire l’attention en diffusant Taking Turns (2009), film stupéfiant dans lequel, dans une ambiance un peu poisseuse, péniblement une femme porte le buste d’un mannequin mécanique qu’elle vient installer sur une table et qui s’avère alors être humain, tout en affichant une curieuse ressemblance avec l’autre personnage.

La peinture de Michaël Borremans semble être concentrée là, dans des atmosphères entre-deux, des situations où règne en maîtresse l’étrangeté, des scènes à l’action indescriptible, des personnages dont on se demande s’ils sont mutiques simplement, car absents du monde ou bien portés par la névrose. Un décalage avec le réel que l’artiste explique par la pratique même de la peinture et l’indépendance qu’elle confère : « le faire donne une très grande distance par rapport à la réalité, c’est une langue. Et plus loin est cette langue de la réalité, plus indépendante elle peut devenir », confie-t-il.

Fascinant et inquiétant
La rétrospective en une cinquantaine de peintures, une quarantaine de dessins et quelques films que consacre Bozar à l’artiste belge, à Bruxelles, est remarquable en ce que de tous côtés elle se montre captivante en maintenant une tension palpable, entretenue par l’incertitude totale quant à ce qui est finalement donné à voir. Et ce malgré la relative unicité de ton et de texture de sa peinture : des fonds neutres et bruns souvent, qui repoussent encore plus le sujet vers l’avant, et une touche rapide, lisse et sûre mais jamais expressive, manière de ne pas brouiller la psychologie déjà chargée qui sourd des scènes et des figurants.

À l’influence du cinéma l’artiste doit l’usage de cadrages resserrés sur les personnages, afin d’accentuer un effet dramatique. Une dramatisation renforcée par l’incongruité de situations qui semblent insister sur la fascination pour le morbide, qui peu ou prou se manifeste chez tout un chacun, et dans sa peinture se traduit par la représentation d’une anatomie corrompue, entravée, ou de situations hors normes tel un homme au sol enfermé dans une robe qui semble architecturée (The Devil’s Dress, 2011) ou des adolescents contemplant un lièvre exhalant une intense lumière (The Hare, 2005). Ses tableaux sont d’autant plus troublants que tant la définition de l’espace que du temps dans lesquels ils prennent place semble impossible.

Finalement l’œuvre de Borremans se livre tel un théâtre aux multiples entrées et lectures, chez qui avoue utiliser ses modèles comme des acteurs et se livrer à de véritables mises en scène, propices là encore à élargir le fossé avec le réel. Sur un petit tableau un masque à la nature indéfinissable semble se dédoubler dans un mouvement contraire (Mask, 2008). L’incertitude toujours.

Michaël Borremans. As Sweet As It Gets

Jusqu’au 3 août, Bozar-Palais des Beaux-arts, rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles, tél. 33 2 507 82 00
www.bozar.be
tlj sauf lundi 10h-18h, jeudi 10h-21h.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°414 du 23 mai 2014, avec le titre suivant : Le théâtre de Michaël Borremans

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