Photographie

Le regard de Lisette Model

Le Journal des Arts

Le 2 mars 2010

Le Jeu de Paume, à Paris, montre une sélection de clichés de l’artiste intriguée par le genre humain

PARIS - Des rentiers obèses qui se prélassent sur la Côte d’Azur au temps du Front populaire, des travestis en scène dans les cabarets new-yorkais, des joueuses de casino esseulées : au Jeu de paume, à Paris, l’œuvre caricaturale de la portraitiste américaine Lisette Model (1901-1983) sort du purgatoire. La dernière rétrospective avait eu lieu en 1990 à la National Gallery du Canada, à Ottawa, légataire de ses archives. Les cent vingt clichés originaux des années 1930 à 1950 de l’exposition, organisée avec l’institution privée madrilène Fundación Mapfre, offrent une vision écartelée entre critique sociale féroce et esthétique du bizarre teintée d’humanisme. Férue de l’œuvre du réalisateur Fritz Lang et de celle du photographe August Sander, cette figure peu conventionnelle de la Street photography, mariée en 1937 au peintre russe constructiviste Evsa Model (lire l’encadré), enseignera à Diane Arbus et Larry Fink. L’exposition, bien que lacunaire, fait émerger un corpus politisé inexploré.

Née à Vienne en 1901 dans la bourgeoisie juive aisée, Lisette Stern se destine à une carrière musicale. En 1933, à Paris, la photo devient son gagne-pain à l’instar de sa sœur Olga et de ses amies Rogi-André et Florence Henri. Suivant la phrase de la portraitiste Ergy Landau « Ne photographie que ce qui te passionne », son œil va dès lors scruter la condition humaine. En 1935, sa série La Promenade des Anglais, à Nice, illustre un pamphlet sur les riches dans la revue communiste Regards. Sa vie durant, Lisette Model taira cette parution comme elle escamotera ses négatifs sur l’Italie fasciste.

À New York, où elle émigre avec son mari en 1938, vient le succès : à la tête du magazine PM’s Weekly, Ralph Steiner publie son portfolio niçois en 1940, tandis que Harper’s Bazaar l’engage jusqu’en 1953. « Il faut photographier avec ses tripes », serine Lisette Model qui opère de près, en contre-plongée, puis recadre, bascule les plans comme sur le portrait électrisé d’une chanteuse de jazz, ou l’Alberta-Albert, l’hermaphrodite trônant sur une scène de Broadway. « Empathique, Model ne cherche pas à ridiculiser le sujet. Sa pointe d’humour évite de tomber dans le grotesque », définit Cristina Zelich, commissaire de l’exposition. Après ses séries Reflections et Running Legs exposées en 1941 par la Photo League, la rebelle, inquiétée par le FBI, s’autocensure sous le maccarthysme. L’exposition écarte ses reportages au Venezuela et sur les maisons de retraite pour se clore sur une vision du monde hippique qui retrouve du mordant, en 1956, dans la série Belmont Park. Elle est à voir en intégralité du 11 mars au 10 avril à la galerie parisienne Baudoin Lebon (1).

(1) 38, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, 75004 Paris

LISETTE MODEL
Commissaire : Cristina Zelich
Œuvres : 120 tirages vintage

LISETTE MODEL, jusqu’au 6 juin, Jeu de paume, 1, place de la Concorde, 75008 Paris, tél. 01 47 03 12 50, www.jeudepaume.org, mardi 12h-21h, mercredi à vendredi 12h-19h, samedi et dimanche 10h-19h. Catalogue, coéd. Fundación Mapfre et Jeu de paume, 232 pages, 119 photographies, 40 euros, ISBN 978-8-4984-4185-7

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°320 du 5 mars 2010, avec le titre suivant : Le regard de Lisette Model

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